Belgique

Coup de théâtre, lundi vers 22 heures 30 ! Alors que tout le monde était persuadé que le Premier ministre, Yves Leterme, allait pouvoir passer entre les gouttes de l’orage politique et que tous les partis de la coalition, y compris le sien, allaient accepter sa nouvelle proposition d’associer les Régions et les Communautés à la prochaine réforme de l’Etat, Yves Leterme, est allé présenter sa démission et la démission de son gouvernement au Roi ! Incroyable...

1. Comment en est-on arrivé là ? Le Premier ministre, Yves Leterme, devait donc venir ce mardi à 15 heures, lire à la Chambre, puis au Sénat, une déclaration dans laquelle il devait baliser le travail gouvernemental. Son exposé devait comprendre trois chapitres. L’un sur l’ajustement du budget 2008 qui est en équilibre. Le deuxième sur le programme pluriannuel social et fiscal où il devait vanter les mérites des accords qui, effectivement, dépassaient les attentes et les espoirs. Mais voilà, on savait très bien que le troisième chapitre, celui consacré aux réformes institutionnelles, serait le plus faible, le plus light alors que son parti, le CD&V et son allié au sein du cartel flamand, la N-VA, avaient placé la barre très haut, exigeant une grande réforme de l’Etat (transferts de compétences et scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde). N’ayant pu concrétiser un accord sur ce troisième point, Yves Leterme avait joué les fins stratèges et proposé d’associer les entités fédérées aux prochaines discussions institutionnelles, selon des modalités encore à définir. C’était en quelque sorte la botte secrète d’Yves Leterme aux prises avec les plus durs de son parti. Un parti qui, depuis des jours et hier encore, hésitait fortement à lui accorder son soutien.

2. Pourquoi une telle stratégie?

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut avoir à l’esprit la rivalité “hallucinante” (selon les termes d’un négociateur francophone) qui est apparue ces derniers jours entre le Premier ministre, Yves Leterme, et son successeur au gouvernement flamand, Kris Peeters. Car une fois de plus, c’est au sein du CD&V que se trouvait le problème et c’est aussi là que devait être trouvée la solution. Yves Leterme avait très mal pris – on peut le comprendre – le chantage exercé par le chef du gouvernement flamand, qui avait subordonné l’octroi des 400 millions que son gouvernement devait verser au budget fédéral à la conclusion d’un accord institutionnel. Depuis quelques jours, Kris Peeters, par des gesticulations faciles, se prenait pour la conscience flamande et rappelait sans arrêt Leterme à ses engagements. Sachant que son parti, le CD&V, pouvait être capable – le passé l’a prouvé – de mettre son leader à mort sur le plan politique en quelques heures, Yves Leterme avait donc choisi de se protéger, d’envoyer Kris Peeters dans la fosse aux lions en lui proposant de lui confier la responsabilité de la réforme. C’était plutôt bien joué. Mais dans la soirée, les choses se sont gâtées.

3. Qui devait négocier finalement ? En fait, il avait été prévu que chaque Communauté constitue elle-même sa délégation. Kris Peeters devait être le chef de délégation flamande, laquelle devrait comprendre tous les partis démocratiques flamands (retour donc, avec Frank Vandenbroucke, du SP.A dans la négociation). Chez les francophones, le chef de délégation devait être Didier Reynders, entouré de Rudy Demotte et de Charles Picqué. Dans un premier temps, il semble que la direction des opérations prise par Didier Reynders ait indisposé Kris Peeters qui n’appréciait pas de se retrouver face à un “fédéral”. Rudy Demotte voyait, lui, d’un mauvais œil de se voir ainsi couvert par une “belle-mère”, libérale de surcroît. Mais au cours de la journée, les choses s’étaient arrangées et l’entretien entre Yves Leterme d’une part, Rudy Demotte et Charles Picqué, en début de soirée, s’était plutôt bien déroulé.

4. Comment amadouer le CD&V? Restait évidemment à convaincre les plus réticents du CD&V qui avaient prévenu: si pas de réforme de l’Etat, pas de déclaration. Et en l’absence de déclaration, on voyait mal le Premier ministre poursuivre sa route. Mais une fois encore, les choses semblaient s’arranger. La réunion à hauts risques que le CD&V avait programmée pour le début de la soirée, vers 20 heures 30, était finalement annulée. Et le gouvernement flamand, réuni sous la présidence de Kris Peeters, décidait.…de ne pas décider et reportait sa décision à demain. Quant à la N-VA, elle choisissait d’attendre elle aussi. Pour donner des gages au plus extrémistes de son parti, Kris Peeters, tout content du nouvel honneur qui lui était fait (”c’est un moment historique” avait-il déclaré) affirmait tout de go que la non-nomination des 3 bourgmestres de la périphérie é tait un dossier “clos”. Mais visiblement, le malaise subsistait au sein même du parti du Premier ministre. Et certains parlementaires émettaient des doutes quant à la volonté des francophones de négocier vraiment une réforme de l’Etat: “Ce qu’Yves Leterme n’a pu obtenir des francophones, pourquoi Kris Peeters y arriverait-il? ” se demandait un élu du Parlement flamand qui ajoutait: “Pour qu’une réforme de l’Etat soit lancée et aboutisse à des résultats concrets, il faut qu’elle soit liée à la survie d’un gouvernement. Sinon, ce ne sont que des palabres sans lendemain.” ’est donc cette tendance-là qui l’a emporté.

5 Comment réagissent les autres? Yves Leterme, coincé, a estimé qu’il n’avait pas d’autre choix que d’aller présenter sa démission au Roi, non sans en avoir informé ses vice-Premiers ministres. Didier Reynders s’est dit désolé que tout le travail socio-économique engrangé soit mis en péril. “C’est d’autant plus regrettable que les francophones avaient accepté de souscrire à un nouveau dialogue de Communauté à Communauté et que j’avais moi-même accepté de présider avec le ministre-président flamand”. Le président du PS, Elio Di Rupo, a rappelé que la volonté du PS était que les mesures décidées par le gouvernement soient une réalité le plus vite possible pour les citoyens. Le PS regrette que le Premier ministre ait cru devoir remettre sa démission au Roi à un moment où le PS avait le sentiment que la poursuite des négociations institutionnelles pouvait se réaliser dans un contexte constructif et positif.

6 Que va-t-il se passer à présent? La balle est entre les mains du Roi. On peut penser que le Roi n’acceptera pas immédiatement la démission d’Yves Leterme. Sans doute demandera-t-il un délai de réflexion, le temps de consulter les présidents de parti. Il peut aussi demander à Yves Leterme de tenter un ultime effort. C’est peut-être la nouvelle stratégie d’Yves Leterme : dramatiser pour mieux obtenir des francophones et des Flamands une certaine décrispation. Le pire serait sans doute un retour anticipé aux urnes qui jetterait les citoyens dans une profonde perplexité.