Belgique

La nature humaine comme la chair est faible : lorsqu’on a pu entrer en Résistance et qu’on sort de la guerre auréolé de quelque succès, il y a une forte tentation d’en rajouter un brin. Les vrais héros - et a fortiori les vraies héroïnes… - sont beaucoup plus sinon même trop discrets. Telle était aussi la princesse Marie de Croÿ-Solre qui pendant la Première Guerre mondiale fut avec son frère une des principales chevilles ouvrières d’un réseau d’évasion qui permit à des soldats alliés piégés en territoire occupé de gagner les Pays-Bas. Après l’Armistice, elle ne se mit pas en lumière, estimant à l’instar du roi Albert Ier ne s’être battue "au côté d’un peuple fier et courageux que pour l’indépendance et la liberté de la Belgique".

"Des fables de journalistes imaginatifs"

Si elle décida finalement d’écrire ses mémoires, c’est, joli paradoxe dans le cas présent, parce que "(s) on silence a permis à diverses fables d’être mises en circulation". Et de se dire "étonnée d’apprendre quelles aventures des journalistes imaginatifs nous attribuent, à moi et aux miens". Elle a donc pris sa plume pour relater son aventure et celle de ses amis qui s’engagèrent dans un réseau qui permit d’exfiltrer des soldats et de participer à diverses opérations d’espionnage. Sa bonne éducation au couvent de St-André à Bruges ne la prédestinait pas à louer les qualités de l’espionnage sinon par un patriotisme sans limites.

Espionnes enthousiastes

Toujours est-il qu’elle admettait en 1931 "connaître des cas de femmes délicates qui, pendant la guerre, pour un léger délit tel que d’avoir reçu une lettre clandestine, s’affiliaient dès qu’elles étaient relâchées, à un service d’espionnage, en parfaite connaissance des peines qu’elles encouraient".

Pour ce rôle exemplaire, son récit publié chez Plon en 1933 et que les éditions Omnibus viennent de republier mérite d’être lu. En outre, ça se lit comme un roman sauf que ce n’est pas un roman… mais le témoignage d’une femme qui n’a pas eu froid aux yeux.

Après avoir organisé une ambulance - NdlR : un hôpital de campagne - dans son château de Bellignies qui s’est retrouvé en territoire occupé et, pire encore, réquisitionné par les Allemands, la princesse participa à la mise sur pied d’un réseau d’évasion avec Mlle de Belleville et Edith Cavell qui partait de la tour médiévale de Bellignies et surtout de son passage secret.

En tram jusqu’à Bruxelles

Du nord de la France, les soldats étaient dirigés vers Bruxelles. Non pas en train mais en tramway car il y avait moins de danger d’être interpellé par l’occupant. Il n’y avait en effet qu’un arrêt sur la ligne, à Enghien. Mais il y avait aussi des déplacements à pied la nuit. A Bruxelles, les soldats étaient hébergés dans la clinique d’Edith Cavell d’où ils repartaient vers la Hollande. Cela permit en quelques mois à 170 soldats de repartir au combat. Hélas, le réseau fut démantelé après l’arrestation en août 1915 d’Edith Cavell. Marie de Croÿ-Solre fut arrêtée au début de mois de septembre et fut aussi jugée par l’occupant. Le 9 octobre, le verdict tombait : 9 condamnations à mort dont celles d’Edith Cavell et de Philippe Baucq, 17 condamnations aux travaux forcés et 8 acquittements.

Marie de Croÿ fut condamnée à dix ans de détention et déportée à la prison de Siegburg où elle se lia d’amitié avec la baronne Marthe Boël. La vie était très dure dans la forteresse en raison de l’hygiène déplorable et de la malnutrition générale. C’en fut trop pour la princesse qui, gravement malade, put être hospitalisée jusqu’à la fin de la guerre à Munster puis à Bonn. Son patriotisme l’amena, comme on le lira par ailleurs, à se battre encore pour sa patrie pendant la Seconde Guerre…  


"Princesse et combattante. Mémoires de Marie de Croÿ 1914-1918". Bibliomnibus Histoire; environ 11 €.