Michel Daerden : l’ivresse du pouvoir

Paul Piret Publié le - Mis à jour le

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Plus que la mort sans doute, Michel Daerden redoutait par-dessus tout la solitude. Se retrouver seul, ce fut même toujours l’unique, la véritable hantise de ce personnage bien plus complexe qu’il n’y parut. Or, "Papa" n’est pas mort, hier après-midi à Fréjus, dans l’oubli ni l’isolement. Les siens avaient pu l’entourer, ses amis se faire à l’issue fatale, des admirateurs s’en émouvoir, les médias s’en alarmer, des obligés exprimer à l’avance leur tristesse convenue. Vrai, tout n’était pas tiré encore d’un écheveau qu’il aura tissé, serré, avec patience, passion, ténacité; tout n’était pas délité encore d’une improbable image icônique.

L'homme au flair aiguisé

Cet homme de paillettes n’était pourtant pas né avec une cuiller d’or dans la bouche; pas plus que cet animal politique n’était tombé dans la marmite du sérail. Petit-fils de mineur et fils de cheminot du Borinage, il en bava, dans sa jeunesse ! Son engouement et son talent pour les chiffres parvinrent pourtant à le hisser d’humanités commerciales en hautes études financières et formations complémentaires. Réviseur débrouillard, en plein boom de la profession, et professeur que l’on a dit bon mais exigeant eurent pu suffire à faire son bonheur d’une vie qu’il voulut, mais oui, toujours simple.

C’est Robert Gillon, l’ombrageux patron des métallos FGTB liégeois, qui lui mit le pied à l’étrier politique, syndical et mutuelliste. Etrier socialiste, s’entend. Moins par idéologie - ce fut tout sauf un idéologue, moins encore un dogmatique - que par pragmatisme, en tête duquel l’expérience de sa propre émancipation et un souci, d’abord refoulé, d’être proche des gens.

Vite, le jeune Daerden se lia à la famille Mathot, s’approcha de Cools comme, plus tard, s’imposerait dans l’entourage de Spitaels. Déjà son flair le rangeait du bon côté. Déjà, il s’agissait d’avoir des gens à ses côtés. Des gens à aimer, à soutenir, à manœuvrer, à contrôler - qui d’une promesse, qui d’une largesse, qui d’une compensation, qui d’une menace. L’extension du révisorat au champ public avait renforcé son virus politique encore hésitant : à force d’en contrôler les comptes et d’en saisir toute la toile, s’y investir était devenu naturel. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que les interactions entre fonctions politiques et révisorales, plus tard par fils puis proches interposés, lui parurent si naturelles qu’à jamais il en niera ou n’en comprendra pas les imbrications et les ampleurs suspectes.

"Le socialiste à la Porsche"

Remarquez, au début, on jasa. "Le socialiste à la Porsche", se cognaient du coude des camarades le découvrant à son passage. Un socialiste "pas classique", conviendra-t-il plus tard. Pour ne pas dire : caméléon. Et puis, ses manières peu rigoristes pouvaient embarrasser. Mais ceux qui lui conseillèrent de laisser tomber bagnole, clopes, femmes et boisson seront éconduits d’un lent plissement moqueur de paupières. Il n’abandonnera de cette litanie de reproches que la Porsche, et seulement quand il deviendra ministre, et pour des véhicules plus pompeux. Du reste, ce n’est pas l’auto bling bling qui l’intéressait, mais sa signification qui lui importa.

Et on touche ici à sa conception du pouvoir. Son exercice et ses retombées l’obsédèrent moins que le seul fait de son occupation. Le pouvoir le fascinait en soi. Lui se dira animé par "faire avancer les dossiers", ou par "aider les gens" d’un libellé tâchant de faire prévaloir l’altruisme sur de vieux et florissants usages de clientélisme. La vie était dès lors très binaire : on était pour lui ou contre lui, point. Simple. En revanche, toute idée de devoir lâcher des onces de pouvoir l’enrageait, l’épouvantait.

Il n’avait d’ailleurs aucun autre centre d’intérêt. Aucun sujet de conversation n’était possible hormis tel état comptable ("Je n’ai jamais su faire qu’une chose, une seule : m’occuper de chiffres") ou tel "graaaaand accord" politique ("C’est mon plaisir"). Seule exception : des parties de kicker. Il y excellait, souvenir de môme écumant des cafés liégeois, dont l’estaminet italien de la rue des... XIV Verges.

Ses débuts officiels en politique, c’est la vie communale à Ans en 1977. Parlementaire dès 1987, il devient ministre en 1994 pour 17 ans ininterrompus. Le "Monsieur chiffres" du PS bosse ferme, avec cœur et souvent efficacité. Il s’impose comme négociateur hors pair : précis, précieux, protecteur, prudent. Il maîtrise ses dossiers. Il est habile, ingénieux, imaginatif. Il n’a guère de concurrence sur ses points forts : "Au PS, dira un ministre, il n’y a que lui qui s’investit dans les matières budgétaires et financières." Quant à ses faiblesses... Qu’importait l’ivresse, pourvu que tînt le flacon.

"T’as déjà baisé une Noire ?"

On se souvient ainsi d’un soir de conclave régional arc-en-ciel au château de La Hulpe. Lors d’une pause, le ministre du Budget qu’il était apostropha un tout neuf conseiller du gouvernement wallon (c’était son premier jour de travail) d’un tonitruant "T’as déjà baisé une Noire ? Si t’as pas encore baisé une Noire, tu connais rien !", avant de s’effondrer dans un canapé du hall. Lourdement. Quoique pas assez pour ne pas saisir encore une bribe de conversation, où Van Cau et des experts s’interrogeaient sur l’impact budgétaire d’une mesure à peine surgie sur la table. Il entrouvrit vaguement un œil rougeâtre et bredouilla "200 millions, Président !" avant de replonger, grave. Les autres devraient supputer ensemble pendant une heure pour parvenir au même chiffre.

Ministre, Michel Daerden l’est d’abord au fédéral, à la Politique scientifique puis aux Transports. En 1999, il se verrait bien vice-Premier. Mais non, ce sera pour sa camarade [?] Onkelinx : on dit que le Palais, ou Verhofstadt, avale difficilement son style. Va pour l’Emploi et le Logement à la Région wallonne. En 2004, il se verrait bien ministre-Président de la Communauté française. Mais non, Elio Di Rupo, quoique toujours indulgent à son égard, le sait "invendable" à Bruxelles. Il aura le Budget à la Région et la Communauté, plus le Logement et les Travaux publics à la Région, et encore un bref et polémique passage aux Sports francophones. En 2009, il lorgne l’Elysette. Mais non, Ecolo et le CDH qui ont alors beaucoup à dire - figurez-vous qu’ils pourraient même choisir leur grand partenaire, MR ou PS... - ne l’imaginent pas dans une coalition Olivier dite de la bonne gouvernance. Elio Di Rupo ne se résoud pas encore à en faire un ministre pensionné, il en fait le ministre des Pensions au fédéral.

C’est que, toujours, l’image vint brouiller l’action, même si ce fut bien plus le cas à Namur et Bruxelles qu’à Ans ou Liège (cité "daerdente", dirait Bruno Coppens). Ainsi, le ministre des Transports d’entre 1995 et ’99 eut beau notamment dénicher un financement pour le TGV, échafauder un échange entre gare rénovée d’Anvers et nouvelle gare de Liège, liquider la Régie des transports maritimes, restructurer l’aéroport national en Biac, etc. Beaucoup s’en souviendront moins que ce vendredi de conférence de presse gouvernementale au "Seize" où les caméras l’immortalisèrent endormi entre Dehaene et Vande Lanotte. Puis le ministre régionalo-communautaire eut beau enfiler des montages financiers plus ou moins hermétiques, de tunnel de Cointe en plan Marshall avant l’heure pour la rénovation du logement social - sinistré autant dans ses murs (ce qui le heurtait sincèrement) que dans sa gouvernance (ce dont il n’eut hélas guère cure)... De nouveau, qu’allait-on d’abord en retenir, sinon ce fameux soir des élections communales d’octobre 2006 qui l’étala hilare jusqu’à plus soif ?

Jusqu’alors, ses - disons - pertes de vigilance, son regard globuleux à la Paul Préboist, cet accent liégeois à trancher à la hache, le cheveu inondé de brillantine, le grand sourire railleur ou béat, l’élocution laborieuse sinon figée, ces lents regards au plafond faisaient le bonheur des humoristes. Des épisodes télévisés de ce soir-là, You Tube et les réseaux sociaux feront un malheur. De l’homme chargé, le plus téléchargé. Un autre y aurait coulé. Lui saisit l’opportunité. Il ne fuira plus son image, il l’imitera. Le timide s’est soigné, le gaucher n’est plus contrarié.

La meilleure, c’est qu’il n’était pas vraiment saoul, ce dimanche-là. Disons, "pas plus que d’habitude", s’en expliquera-t-il. D’ailleurs, quand il était réellement imbibé, de grands Bordeaux rouges, c’était encore autre chose !

Tout le monde aime Papa?

La "daerdenmania" désormais s’étale. Totalement désinhibé, Michel Daerden n’a de cesse de chercher et, pense-t-il, de trouver "un équilibre entre crédibilité et notoriété", un équilibre dans lequel il voit "un élément clé pour l’homme politique"... Le comble de la donne, c’est sa supercherie. Passe encore que le rôle endossé de bouffon cache le gestionnaire patenté, l’homme de pouvoir au sang froid, le patron au bras long. Mais derrière l’amabilité du "J’aime sincèrement les gens", derrière la truculence satisfaite du "Papa est fort", derrière la récupération fébrile du "Tu es mon ami", derrière la disponibilité affectée de "Papa sera toujours à votre écoute" (ses vœux de Nouvel An 2011 sur You Tube), se dissimule un manipulateur qui, à l’occasion, peut faire montre d’une agressivité, d’une brutalité, d’un machisme extrêmes.

Est-il naturel comme il ne cesse de le prétendre ? Ou joue-t-il son personnage pour sa popularité, voire en abuse-t-il pour gérer quelques roublardises, comme on ne peut que le soupçonner ? Un bateleur de TF 1 lui sert un jour : "Vous faites le con ou vous êtes vraiment comme ça ?". A chacun sa réponse. A lui sa part de mystère.

En tout cas, de concours d’imitation en anniversaires barnumesques, de ravalements de paupières et denture en CD "Daerden Song", des vestiaires du Standard aux grands bêtisiers télé, cet artiste de la dérision ne profite pas peu de la situation. Il "tient" son président Di Rupo dont il cire les pompes avec componction ostentatoire. Il fait ce qu’il veut au Parlement wallon censé le contrôler. De Herstal à Strasbourg, le fiston Frédéric se laisse porter par son patronyme. Que pèsent alors un Marcourt qui l’exècre ouvertement, un Wesphael qui se dit menacé par ses sbires, un Mathot Jr ralenti dans sa montée en puissance, face à des scores qui affolent tous les scrutins ?

Et des gens de médias n’y sont pas pour rien. "Enfants de la télé", bio édifiante, émissions qui le travestissent en Hercule, clichés qui le ridiculisent en César (auprès de sa DJ branchée de fille), t-shirts en Gainsbarre ou Che Guevara forgent autant le simili mythe qu’ils s’en servent. Jusqu’à l’écœurement. C’est aussi parmi eux que se trouveront les plus prompts à le critiquer, à dénoncer une imposture, lorsque le vent commencera à tourner. On lui a servi la soupe; on la lui recrachera.

Car le "roi sauleye" liégeois devenu sexagénaire se trouve fragilisé. Le retour au fédéral de cet unilingue irréductible a fait polémique; son bilan n’y sera pas lourd. Ses plus proches commencent à s’effacer : l’âge, ou des "affaires", voire des règlements de comptes - comme avec Stéphane Moreau, nouveau seigneur ansois, son "Brutus". Les rapports de force ont bougé dans un PS liégeois jamais en repos de lutte des clans. Une vigilance tardive mais grandissante, tant politique que professionnelle, s’est manifestée contre les conflits entre responsabilités publiques et activités révisorales qu’il a fondées, même s’il s’en est détaché formellement. De l’état des routes au sauvetage du Country Hall, son héritage à la Région et à la Communauté trouve à se fendiller, jusqu’au plus incontesté qui était la situation financière des entités. Ses interventions abusives pour ses fiefs, ses pratiques intimidatrices, ses frasques finissent par le décrédibiliser largement; et avec lui les siens, ses réseaux, son parti, voire la Wallonie toute entière chez tous ceux qui sont si prompts aux dénigrements généralisateurs stupides.

"Tout le monde aime papa" ? Ce ne fut, évidemment, jamais vrai; ce le devint moins encore. Les ficelles avaient été tant tirées qu’elles se cassaient. Si de nouveaux mandats principautaires lui étaient servis, si un parachute s’ouvrit sur Saint-Nicolas, on sentit la fin de règne. Une rumeur le vit même claquer la porte du PS. Là, à la première occasion, le Premier mai 2011 à Liège, il y alla de ce démenti : "Je suis né, j’ai vécu et vis encore en socialiste et quoi qu’il arrive demain, je mourrai socialiste".

Des mots qui ont pris dimanche le sens le plus grave, son cœur l’ayant lâché prématurément. Un cœur qu’il avait voulu, et qu’il crut, si grand.

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