Belgique

Jusqu’à présent, la plupart des observateurs reconnus en matière d’extrême droite en Belgique étaient clairs sur les orientations politiques du Parti populaire (PP) que beaucoup voulaient classer à l’extrême droite de l’échiquier politique. Jamais auparavant, Manuel Abramowicz du site Résistances.be (l’observatoire de l’extrême droite) ou encore Jean Faniel, directeur du Crisp (Centre de recherche et d’information sociopolitiques) n’avaient qualifié la formation présidée par Mischaël Modrikamen, de parti d’extrême droite.

"Si on se base sur le programme et sur les cadres, on ne peut pas dire que le PP est à l’extrême droite" , explique M. Abramowicz. Mais la dernière vidéo (intitulée : "Belgique, l’heure du choix, le discours vérité de Modrikamen") publiée, le 1er février 2016, par Mischaël Modrikamen sur le site Internet du Peuple (l’organe de propagande du parti sur Internet) laisse clairement penser que le président du parti, présenté par le passé comme un tenant de l’ultralibéralisme et une alternative au MR, a basculé à l’extrême droite : "Il est vrai que lorsqu’il s’agit de cataloguer un parti à l’extrême droite, on se base sur le programme. Mais si je ne vois rien d’autre et que je me base uniquement sur la vidéo, c’est clairement un discours d’extrême droite" , argumente Jean Faniel. "C’est un discours d’extrême droite , annonce aussi Manuel Abramowicz . On peut constater qu’il faut attendre la sixième minute de la vidéo (NdlR : qui en fait sept) pour qu’il parle d’autres choses que des migrants et de l’islam. Ce discours est bourré de généralisations et d’hyperboles, à savoir des exagérations, des amalgames et des mensonges ."

"Son vrai visage"

Pour le responsable du site Résistances.be, Mischaël Modrikamen agit par stratégie : "Il s’adresse aux déçus du FN belge et à tous ceux qui voteraient Le Pen en France. Mais il montre aussi son vrai visage alors que par le passé il se présentait surtout comme un parti de droite, une alternative au MR ." Quant à Jean Faniel, il pointe aussi les amalgames récurrents à l’égard des musulmans : "Il ne distingue pas clairement les musulmans qui arrivent et ceux qui vivent déjà ici. Il fait toutes sortes d’amalgames sur la nationalité, la religion, etc."

On pourrait citer encore quelques phrases particulièrement violentes comme "nettoyer la Belgique de ceux qui n’ont rien à faire chez nous" ou, en faisant encore référence aux réfugiés, "nos militaires sont obligés de nettoyer, munis de masques à gaz, les excréments qu’ils laissent dans les bâtiments" .

Par le passé, le PP tenait un discours qu’il était difficile de classer dans cette catégorie politique que constitue l’extrême droite. Tenants d’un libéralisme économique fort, d’un certain conservatisme, dur sur les questions d’immigration et de justice, ou encore très sécuritaire, il a désormais, par la voix de son président, et selon deux observateurs avertis de ces questions, basculé vers des discours classiques de l’extrême droite.

Un dossier ouvert par le Centre pour l'égalité des chances

Le Centre interfédéral pour l'égalité des chances a ouvert mercredi un dossier sur la vidéo de Mischaël Modrikamen dans laquelle ce dernier tient un discours "raciste", a indiqué le co-président du centre Patrick Charlier, interrogé mercredi par Belga.

"Ce discours est raciste dans le sens où des faits d'actualité - avérés ou faux - sont orientés pour présenter les migrants, les étrangers, les demandeurs d'asile ou les musulmans comme un danger extrêmement important", a affirmé M. Charlier, à propos de cette vidéo intitulée "Belgique: l'heure du choix, le discours vérité" publiée sur le site du parti.

Le Centre n'a pas à se prononcer sur le positionnement politique du parti, mais bien sur une éventuelle incitation à la haine, à la violence et à la discrimination. Il a ouvert un dossier par auto-saisine pour un examen plus approfondi. Il apparaît dès lors prématuré de parler de plainte ou d'action en justice, note Patrick Charlier, qui pose aussi la question de l'opportunité d'une action qui donnerait plus d'importance à ce discours ou placerait son auteur dans une position victimaire.

Si le discours d'incitation à la haine est puni en Belgique, le principe qui prévaut reste la liberté d'expression, rappelle-t-il.


Extraits et analyses d'un discours vidéo de Modrikamen:

- “La guerre civile et l’effondrement économique nous menacent. Comme citoyen, vous avez droit à la vérité.”

L’ARGUMENT DE LA GUERRE CIVILE ET CELUI DU MENSONGE

Manuel Abramowicz pointe ici une rhétorique classique des discours d’extrême droite: “L’annonce de la guerre civile est présente dans ce genre de discours depuis les années 90 chez des extrémistes américains. Il est arrivé chez nous dans les années 90 via le mouvement ‘Terre et Peuple’ de Pierre Vial. L’argument du mensonge à l’égard du peuple est assez classique également.”


- “Nos femmes, nos filles, nos mères ont été chassées comme des proies par des hordes de primitifs à Cologne.”

LA VIOLENCE DU PROPOS

Dans cette phrase et dans celle qui suit : “Ils ont d’autres valeurs, archaïques. Et ils ne comptent pas en changer. Ils n’ont d’ailleurs que faire de l’Europe et de ses valeurs”, précisera encore Mischaël Modrikmanen. Pour Manuel Abramowicz, il y a de la violence dans les termes qui est aussi une caractéristique de l’extrême droite.


- “Ceux qui arrivent sont en grande majorité de jeunes hommes, non éduqués, non qualifiés et pour la plupart musulmans.”

LA STIGMATISATION DES MUSULMANS ET L’AMALGAME

Pour Jean Faniel, ce type de discours est clairement dans la lignée des discours classiques de l’extrême droite: “L’immigration est fortement stigmatisée. Elle est la cause de tous les maux.”


- “L’islamisme s’est emparé de nombreux quartiers. […] La Belgique qui se vautre dans le multiculturalisme destructeur.”

LE MENSONGE

“Lorsqu’il dit que l’islamisme s’est emparé de nos quartiers, il a recours au mensonge qui est habituellement utilisé par l’extrême droite. Il n’y a pas ici de zones de non-droit”, explique Manuel Abramowicz. “Le ‘multiculturalisme destructeur’, c’est un vocabulaire que l’on retrouve dans la rhétorique habituelle des revues idéologiques d’extrême droite ou dans les tracts qu’ils distribuent”, ajoute-t-il.


- “Il est temps de vous réveiller. Où sont les hommes? Où sont les Belges? […] Le sursaut ou Rome conquise par les barbares?”

LE MACHISME ET LES INVASIONS

Pour Jean Faniel, dans la première partie de la phrase, il y a une dimension “machiste” évidente: “Lorsqu’il dit: les hommes, je ne pense pas qu’il fasse référence au genre humain.” Quant à la deuxième partie de la phrase, c’est une nouvelle fois un classique de la rhétorique extrémiste: “C’est aussi un lien avec la menace d’une guerre civile”, conclut Jean Faniel.


“Nos dirigeants trahissent leur peuple. […] Charles Michel n’est pas à la hauteur.”

LES POLITIQUES SONT DES TRAÎTRES

“Les socialos-écolos-bobos veulent maintenant paralyser la ville en fermant les tunnels”, affirme encore Modrikamen qui ici “s’attaque principalement à la gauche. C’est très classique de l’extrême droite, c’est un de leur leitmotive. Alors que lorsqu’il parle de Charles Michel, il sous-entend qu’il voudrait bien mais qu’il n’est pas à la hauteur. La référence à une trahison de la part des politiciens est aussi un classique du populisme et de l’extrême droite”, explique Jean Faniel.


PORTRAIT - De Charleroi à Marine Le Pen, en passant par Fortis

Chambardement. L’histoire de Mischaël Modrikamen, c’est celle d’un glissement, d’une dérive, opérée en plusieurs temps. La fondation du Parti populaire (PP) est un moment clé : à l’automne 2009, l’avocat en vue devient un leader politique. "Le système ne s’améliorera pas sans un électrochoc majeur. Il faut un grand chambardement" , déclare-t-il. S’ensuit une lente évolution, d’une droite libérale anti-establishment vers un projet de plus en plus autoritaire, où l’hostilité à l’immigration est devenue le cœur du message, voire le seul message.

Banque. C’est la notoriété qu’il a acquise dans l’affaire Fortis, comme défenseur des petits porteurs, qui a servi de tremplin politique à Modrikamen. Le 28 avril 2009 reste comme une date décisive, le jour d’une confrontation physique. Ce mardi-là, l’assemblée des actionnaires doit se prononcer sur la vente de Fortis à BNP Paribas. Dans le hall principal du Flanders Expo, à Gand, l’avocat invite la foule à se lever et à avancer vers l’estrade… Le climat est électrique, presque insurrectionnel. Souverain, Modrikamen finit par lancer un appel au calme. Quelques semaines plus tard, le tribun avoue que la politique le titille. Sa référence : le populiste néerlandais Pim Fortuyn, assassiné en 2002. Son ambition : inscrire le PP dans la vague des "nouvelles droites" - la N-VA en Flandre, Geert Wilders aux Pays-Bas, Marine Le Pen en France, l’UDC en Suisse…

Charleroi. Modrikamen a grandi à Charleroi, dans une culture religieuse mêlant judaïsme et protestantisme. Durant la Seconde Guerre mondiale, son père, mécanicien automobile et résistant, a été arrêté par la Gestapo, puis miraculeusement relâché. Après 1945, il militera au PS et sera pendant vingt ans échevin des Finances à Couillet, aujourd’hui fusionnée avec Charleroi.