Molenbeek, son énergie et ses démons (PORTRAIT)

Reportage de François Brabant Publié le - Mis à jour le

Belgique

Dans la foulée des attentats de Paris, de la traque qui a suivi, c’est devenu l’un des endroits les plus scrutés de la planète, l’épicentre provisoire d’une mondialisation violente et télévisée. A Molenbeek, la place Communale a pris l’apparence d’un étrange camping. Au moins dix fourgonnettes y sont garées, le toit couvert d’une parabole. A l’arrière des véhicules, des techniciens sélectionnent des sons, montent des images. Des reporters enchaînent les duplex vers l’Italie, l’Allemagne, le Japon ou les Etats-Unis, avec en arrière-plan le dôme vert-de-gris du monumental hôtel de ville, achevé en 1889. Molenbeek, cœur battant de l’industrie bruxelloise, était alors "le petit Manchester".

Les temps ont changé. Du monde entier, les journalistes accourent. Ils veulent comprendre. Pourquoi l’un des assassins du commandant Massoud a fréquenté un centre islamique molenbeekois. Pourquoi le cerveau des attentats de Madrid, en 2004, a séjourné ici. Pourquoi Mehdi Nemmouche, auteur de l’attentat contre le Musée juif de Bruxelles, a transité par Molenbeek. Pourquoi le terroriste présumé arrêté dans le Thalys en août dernier était parti d’une maison située chaussée de Gand, avant d’embarquer gare du Midi. Pourquoi un autre Molenbeekois, Abdelhamid Abaaoud, serait le commanditaire des attaques qui ont ensanglanté Paris. Pourquoi, si souvent, Molenbeek ?

Vision binaire

Des vigiles munis d’une oreillette contrôlent les entrées de l’hôtel de ville. Dans la salle des pas perdus, figurent en lettres d’or, sur des plaques de marbre, les noms des anciens bourgmestres, associés aux dates de leur "règne". Certains furent illustres : Vanderkindere, Machtens, Mettewie… S’agissant de Philippe Moureaux, seule est mentionnée l’année de son accès au mayorat, 1992. Le socialiste a été évincé du pouvoir en 2012. "Vu les difficultés budgétaires, on ne sait pas si on pourra inscrire l’année de son départ", ironise l’échevine écologiste Sarah Turine. Dix secondes de légèreté, après trois jours d’extrême tension.

Pourquoi Molenbeek ? L’échevine ose une hypothèse. "Quand on a le profil d’un Nemmouche, on peut facilement passer inaperçu. Cela tient à la densité de population sur des quartiers très étendus. Pour des gens de passage liés à un groupe criminel, il est facile de trouver une cache."

Cela n’explique pas pourquoi des jeunes du cru, plus qu’ailleurs, ont pris le chemin de la Syrie. "L’influence de l’Arabie saoudite a été encore plus forte à Molenbeek que dans d’autres communes , suggère Sarah Turine, islamologue de formation. Molenbeek abrite aussi la population d’origine marocaine la plus importante de Bruxelles. Et j’ai l’impression que l’islam marocain a été plus perméable que d’autres au wahhabisme. Or celui-ci véhicule une conception extrêmement rigoriste et binaire : c’est soit halal (licite), soit haram (illicite). Cela signifie que quand les recruteurs pour la Syrie arrivent, ils trouvent facilement des points d’accroche avec un public qui a été biberonné à une vision morale en noir et blanc."

Dès qu’on s’écarte de la place Communale, c’est un calme inhabituel qui règne dans le Molenbeek historique. Les salons de thé sont déserts. La chaussée de Gand, principale artère commerçante, vit au ralenti. "C’est comme ça depuis samedi. Les gens ont peur", constate Jamal, gérant du snack-cafétéria "Panorama". A la carte : glaces, gaufres, kebabs et thé à la menthe. L’endroit ressemble à l’un de ces tea-rooms qui pullulent sur la digue à Ostende. En temps normal, le soir, toutes les tables sont occupées. Là, les deux tiers sont vides.

Jamal ne compte plus les journalistes qui ont poussé sa porte. "Jusqu’à présent, chaque fois que des Blancs étaient venus dans mon établissement, c’était des contrôleurs. Le mélange des cultures, je ne demande pas mieux, mais voilà, tous mes clients sont marocains." Originaire de Nador, dans le Rif, il a quitté son pays natal voici treize ans, assoiffé d’ascension sociale. Il s’est démené pour que son affaire décolle. "Je suis venu pour travailler. Si c’était pour dormir, il n’y a pas mieux que le Maroc. Il fait chaud, là…" Un des serveurs écoute, opine. Il se souvient avoir entendu une interview d’Oussama Ben Laden, il y a quelques années. "Après Al Qaïda, vous aurez des terroristes pires encore, disait-il. Il avait raison. Daech, c’est un truc de fous. On n’a jamais vu ça." Lundi soir, sa mère qui vit au Maroc lui a téléphoné. Elle a vu les informations, elle s’inquiète pour lui.

Un camion de la firme Isla-Meat approvisionne une boucherie halal. Quelques rires jaillissent du café "L’Baraka". Les rues alentour témoignent d’une sociologie révolue : rue du Doyen Fierens, rue du Chœur, rue du Presbytère. L’église moderniste du parvis Saint-Jean-Baptiste est délaissée par les fidèles. Sa tour-clocher de 36 mètres de haut se voit de loin. Des distraits la prennent pour un minaret. Pourtant, si les mosquées - marocaines, turques, pakistanaises, somaliennes… - existent en nombre à Molenbeek, elles sont pour la plupart discrètes, logées dans d’anciennes maisons ouvrières.

Marrakech et Peshawar

La commune (95 000 habitants) vit coupée en deux. A l’ouest du chemin de fer, des quartiers résidentiels, aux immeubles sortis de terre dans les années 50 et 60. Vieillissants, en majorité "belgo-belges", ils se paupérisent. A l’est de la voie ferrée, c’est un autre Molenbeek, jeune, animé, aux airs de gros village. La population d’origine marocaine y avoisine les 80 %. C’est le "quartier oriental", selon les termes qu’utilisait Philippe Moureaux. "Que le centre de Molenbeek devienne un petit Marrakech, pourquoi pas ? Le problème, c’est qu’il se transforme en Peshawar", avait répliqué, en 2009, la libérale Françoise Schepmans, aujourd’hui bourgmestre.

Si le bilan des années Moureaux reste à faire, tous reconnaissent, au moins, une politique de rénovation urbaine réussie. Tandis que se développait un noyau d’islamistes radicaux, la tolérance progressait par ailleurs. La vente d’alcool est mieux admise que dans un passé récent. L’atmosphère en rue est plutôt moins crispée. Les femmes participent, de plus en plus nombreuses, à la vie associative. Ce qui n’empêche pas l’exaspération d’une partie des habitants. "Se prendre un coup de pied sans raison à la station Gare de l’Ouest est une scène d’une banalité confondante. Il faut le voir pour le croire" , témoigne un acteur culturel.

Le comédien Ben Hamidou, 49 ans, est l’un des ambassadeurs de "Molen", comme disent les jeunes. Il a vécu les exactions des activistes d’extrême droite dans les années 80 ("trois ou quatre fois par an, ils venaient casser de la merguez"), les émeutes de 1991, la création des premières maisons de quartier, la prolifération du voile islamique sur la tête des jeunes filles. Dans la pièce "Djihad", encore à l’affiche, il interprète un jeune musulman, fan d’Elvis Presley, qui se radicalise quand il découvre que son idole aurait des origines juives. "J’en entends beaucoup qui ressassent sur la discrimination à l’embauche, l’islamophobie , dit-il. Oui, ça existe ! Mais il ne faut pas être dans la complainte. Moi, je ne suis pas né avec un chèque dans le cul. Il n’y a pas de fatalité."

Des bougies contre l’obscurité

Le 7 décembre 2014, un mois avant l’attentat contre "Charlie Hebdo", les rappeurs français de La Rumeur étaient en concert dans la salle du VK, pour défendre leur nouvel album. Son titre : "Tout brûle déjà". Haut lieu du Bruxelles underground, l’endroit a notamment accueilli Eagles of Death Metal, le groupe qui jouait au Bataclan quand des tueurs fanatiques ont fait irruption.

Yannick Bochen, la directrice de cet ancien théâtre flamand reconverti en centre culturel ouvert sur la vie molenbeekoise, a passé des heures, ces lundi et mardi, à téléphoner à toutes les associations de la commune. "On ne va pas tout résoudre par des actions symboliques, dit-elle. Mais maintenant, les gens ont besoin d’espoir."

Un appel a été lancé aux habitants pour qu’ils se rassemblent place Communale, ce mercredi, pour marquer leur refus du terrorisme. Chacun est invité à allumer une bougie à 17 heures, quand le soleil se couchera. Des lumières contre les ténèbres. Sur Facebook, plus de 3 000 personnes ont déjà annoncé leur présence.