Nouveau QG de l'Otan : chronique d'un chantier hautement sécurisé
- Publié le 20-05-2017 à 12h05
- Mis à jour le 20-05-2017 à 12h07

Cela fait quelques années déjà qu'il étend ses longues ailes sur le terrain qui lui a été attribué, pile-poil devant son adresse actuelle. Entre le gros œuvre fermé et l'inauguration, il y a toujours beaucoup à faire : installation des conduits divers (eau, gaz, électricité…) et des techniques spéciales (chauffage, air conditionné, ascenseurs…), aménagements intérieurs et finitions. Quand le bâtiment en question abrite quelque 200 000 m², plus 50 000 m² dans un centre sportif et dans diverses annexes, cela peut prendre des mois. Et quand il s'agit du QG de l'Otan, hautement sécurisé, il faut en ajouter quelques-uns de plus.
Si l'on regarde l'album de cet immeuble - album qui, à dire vrai, n'existera jamais puisque aucune photo n'a pu être prise pour illustrer sa construction -, on peut dire que tout commence en 1999, quand l'Otan annonce sa décision de s'offrir un nouveau siège.
Les choses se mettent alors en route sur deux voies parallèles. D'une part, l'attribution d'un terrain, qui aboutit en 2002 quand la défense nationale belge lui cède sous bail emphytéotique un terrain de 40 hectares en face de son implantation actuelle. D'autre part, le lancement d'un concours international d'architecture qui couronne, en janvier 2003, le bureau belge Assar, associé pour l'occasion à la prestigieuse agence américaine SOM et au bureau d'ingénierie bruxellois VK Engineering.
Le complexe qu'ils ont dessiné est à la fois ouvert et fermé. Ouvert parce que composé d'un énorme atrium-agora central d'où s'échappent huit ailes lumineuses aux toitures arrondies, plus quelques volumes de plus petite taille s'insérant entre elles. Fermé parce que les 4 500 hôtes fixes de ce bâtiment et les centaines d'hôtes occasionnels devront passer par la seule et unique entrée. Et donc se côtoyer, se saluer.
Des doigts entrelacés
Il se raconte, au sein du bureau Assar, que cette idée d'ailes s'entrecroisant comme des doigts serait née de l'imagination d'une jeune stagiaire asiatique qui en aurait jeté le tracé sur une simple feuille A4 disparue depuis.
Qu'importe, même si c'est sans doute bien cette idée d'ailes et de colonne vertébrale centrale qui a plu au jury. Car l'ensemble, relativement bas (rez + six étages) et d'apparence légère, n'en abrite pas moins diverses salles de conférences dont une plénière, un centre de presse, des bureaux, plusieurs restaurants, des commerces… Cette forme permet, par ailleurs, à chacun des 28 pays d'y trouver son compte, le nombre de mètres carrés lui étant dévolu en fonction de son importance. Avec ceci qu'à l'inverse des immeubles du monde entier où ce sont les patrons qui occupent les derniers étages, ici, ce sont les… petits pays qui trouvent place aux 5e et 6e étages. Parce que la taille des plateaux va en s'amenuisant au fur et à mesure qu'ils s'élèvent et qu'il n'était absolument pas envisageable qu'un pays doive en traverser un autre.
Avec l'avantage que cette forme éclatée est performante puisqu'elle peut abriter 28 pays, alors qu'en 2002, quand elle a été dessinée, l'Otan n'en comptait que 19… Si d'aventure d'autres pays veulent entrer dans l'Organisation, il faudra sans doute adjoindre une ou deux ailes supplémentaires, ce que l'architecture du bâtiment et la surface du terrain autorisent.
Il y a en effet une large bande de terrain disponible à l'arrière du bâtiment, avant le centre sportif - composé d'une piste d'athlétisme, d'une piscine, d'un terrain de foot, de six terrains de tennis… - installé à l'autre extrémité du terrain, côté chaussée de Haecht, afin de pouvoir accueillir notamment les familles des employés.
Des dépassements de budget et de délais
Aux heures les plus mouvementées de la préparation du projet et du dossier de soumission, comptant pas moins de 4 000 plans et autant de feuilles A 4, ce sont 150 personnes des deux cabinets d'architecture et des divers bureaux d'études (stabilité, techniques spéciales, résistance, sécurité…) qui travaillèrent ensemble. Certaines ne l'ont pas quitté, y consacrant près de 15 ans de leur vie. C'est le cas d'une dizaine d'architectes d'Assar. Le consortium belgo-néerlandais Bam Alliance qui a emporté la soumission y a travaillé moins longtemps, mais six ans tout de même entre 2010 et fin 2016. C'était près d'un an de plus que prévu initialement.

Dès 2014, il fut en effet beaucoup question de dépassements de délais et de budget, ce que les principaux intéressés, architectes comme entrepreneurs, tempèrent. Le contrat d'architecture a été signé en 2004. Les permis d'urbanisme ont été obtenus en 2008. Les casernes du quartier Roi Albert Ier, installées sur le site proposé, ont été démolies en 2007-2008. Et la première pierre posée en 2010. Mais celle d'un chantier titanesque. Les chiffres qui le décrivent sont plus impressionnants les uns que les autres : près d'un millier d'ouvriers aux temps les plus forts, 2 500 pieux pour les fondations, des milliers de mètres cubes de béton produits dans une centrale à béton construite sur place, des dizaines de poutrelles métalliques de 30 m de portée, 40 000 m² de vitrages de 44 types différents (selon leur résistance, leur pouvoir isolant, leur transparence, leur teinte…), etc.
Mais c'est surtout la sécurité opérée par le personnel de l'Otan (130 personnes détachées à cet effet !) qui a peut-être été minimisée dans les prévisions de délais. Et elle fut terriblement perturbante. Les entrepreneurs ont calculé que les trois étapes du contrôle (badges, scannage des pupilles et fouille à la recherche de GSM ou d'appareils photo interdits sur le site) représentaient une perte moyenne d'une heure par jour par ouvrier ! Quant aux camions et à leur charroi, ils devaient passer dans deux sas construits à cet effet pour être scannés et fouillés. Des contrôles ont même été opérés directement sur les fournisseurs de matériaux.
De quoi inquiéter Bam Alliance qui, début 2014, menace de jeter l'éponge faute de temps et, surtout, de moyens. Il faut dire que les 460 millions d'euros qui lui avaient permis de remporter l'appel d'offres international face à quatre autres soumissionnaires étaient largement - 28 % ! - en dessous de l'estimation faite par la défense nationale. Mais, quand l'entreprise avait calculé son offre, on était en 2009. La crise financière battait son plein et, comme d'autres, la société voulait garantir son carnet de commandes envers et contre tout. Le deuxième soumissionnaire n'était, paraît-il, que 7 % plus cher que Bam Alliance…
Un peu contrainte et forcée, l'Otan décida de remettre la main au portefeuille, sans pour autant dépasser les 615 millions de l'estimation initiale. Et, si l'on évoque un prix final de 1 milliard d'euros, c'est qu'il englobe la construction, mais aussi les études préliminaires, la sécurité, l'informatique, l'audiovisuel et… le déménagement.
Occupé seulement d'ici à la fin de l'année
A quelques exceptions près, les 28 pays ont finalisé l'aménagement de leurs plateaux de bureaux respectifs. Pas rancuniers, 24 ont fait appel à Bam Alliance, quatre ont préféré faire cavalier seul : la France, la Grande-Bretagne, le Canada et… les Etats-Unis. Ceux-ci auraient d'ailleurs dépêché en Belgique leur architecte, leur entrepreneur, leurs sous-traitants…, sans du tout faire appel aux forces vives locales.
Si l'inauguration officielle a bien lieu jeudi 25 mai, les architectes et les entrepreneurs, eux, sont quittes depuis quelque temps déjà. La réception des travaux et la remise officielle des clés entre la défense et l'Otan ont eu lieu fin mars 2017. Or, le déménagement n'est pas prévu avant décembre ! Un délai dû essentiellement à l'installation de l'informatique et du mobilier sur laquelle l'Otan avait décidé de garder la mainmise.
Résultat, il se raconte que, le 25 mai, personne ne s'aventurera au-delà du cordon rouge qui sera coupé par Donald Trump et d'autres sommités. Aucune invitation officielle ne semble être parvenue à ceux qui ont œuvré à cette énorme réalisation. Quant à la "réunion spéciale" de l'Otan, elle se fera plus que probablement encore dans ses anciens locaux datant de 1967.
Il suffirait pourtant de pas grand-chose pour que l'immeuble entre en fonction. D'après ce qu'en disent ceux qui l'ont arpenté pour raisons professionnelles, tout est terminé : les salles de conférences sont meublées, les cuisines équipées, la piscine remplie… Même les jardins sont plantés de quelques buissons bas et arbres à hautes tiges mais, sécurité oblige, pas d'une multitude. Ce qui aurait pourtant été heureux pour cacher les 3 300 emplacements de parking pour voitures que l'organisation internationale, re-sécurité oblige, n'a voulu enterrer ni sous le bâtiment ni même aux alentours.