Belgique

"Paix sur vous, mon frère" : ainsi débute le message qu’adresse Najim Laachraoui à son contact en Syrie et où il annonce les attentats à venir. Deux voix sont audibles dans le document : la sienne et celle d’Ibrahim El Bakraoui qui se fera également exploser le lendemain à Zaventem. On n’entend pas Mohamed Abrini, "l’homme au chapeau" qui partira avec eux avant de renoncer à se faire exploser au dernier moment.

Najim Laachraoui s’excuse pour le retard : "On a eu quelques empêchements, quelques imprévus t’as pu t’en rendre compte en lisant l’actualité", dit-il, une référence probable à l’assaut contre la planque de Forest et l’arrestation de Salah Abdeslam.

Visiblement, ces actions policières les ont déstabilisés : "La situation est telle qu’on ne peut plus, on ne peut plus retarder quoi que ce soit, tu vois. On doit travailler le plus vite possible et on a décidé de travailler Inchallah demain mardi 22 mars."

"Tout le monde est cramé"

Et de préciser : "Parce qu’on n’a plus de planque de sécurité, il n’y a plus personne, etc. Tu vois il n’y a plus de frère pour logistique, etc. Tout le monde est cramé tu vois." Il explique ainsi que "toutes les photos sont sorties". La presse a en effet publié le 16 mars la photo des deux frères El Bakraoui, indiquant qu’ils pourraient être les deux fuyards de la rue Dries et qu’ils ont loué des planques.

Najim Laachraoui explique qu’ils vont utiliser les plus de 100 kilos de TATP qu’ils ont - "comme je te l’ai dit dans l’audio précédente" - déjà fabriqués.

Il s’apprête à dire les cibles, "Les cibles ce sera Inchallah", quand il est coupé par la seconde voix, à savoir Ibrahim El Bakraoui qui paraît pressé de lui annoncer : "L’aéroport".

"Faire un maximum de victimes"

Najim Laachraoui reprend alors la parole pour lui dire que ce sera "l’aéroport… Et les métros. Les lignes de métro". Et de justifier l’utilisation du TATP plutôt que les armes : "Un frère nous a donné comme information que en matinée, il y a des vols américains, des vols russes, des vols israéliens. On va essayer de les toucher. Le problème c’est que… Si on utilise les kala, vu qu’on n’a pas beaucoup de chargeurs, etc. On va commencer à frapper dans la foule et ils vont fuir et il y a les militaires, il y a des trucs. Donc on s’est dit que pour faire le… un maximum de victimes, il faut s’infiltrer et en dernière minute on déclenche tout en même temps Inchallah."

Najim Laachraoui dit que "ça va être cinq Dougma", employant un terme hébreu pour "opérations". Ce qui confirme une fois de plus qu’il devait y avoir cinq kamikazes si Mohamed Abrini (à Zaventem) et Osama Krayem (qui partira de la planque d’Etterbeek avec Khalid El Bakraoui avant de faire demi-tour à la station Pétillon) n’avaient pas renoncé au dernier moment.

Les deux hommes détaillent alors l’arsenal qui leur reste. Pour ce point, il semble bien que ce soit Ibrahim El Bakraoui qui gère. Sur l’enregistrement, Najim Laachraoui répète les mots que lui souffle son complice.

Najim Laachraoui revient sur des projets antérieurs d’action qu’il avait déjà évoqués, comme l’atteste un autre fichier audio - enregistré et envoyé à son contact entre le 15 février et le 15 mars - qui a aussi été retrouvé dans l’ordinateur. "Nous on avait pensé aux prisonniers, etc., tu sais bien, Mohammed, etc. Heu… Mehdi. Mais voilà maintenant c’est toi qui gères ça va ?"

Dans ce premier audio, Najim Laachraoui avait évoqué une idée, qu’il a eue avec les frères El Bakraoui, qui serait le kidnapping "d’une ou deux têtes" afin de libérer certains "frères" et "sœurs" incarcérés.

Il citait Mehdi Nemmouche (auteur présumé de l’attentat au Musée juif de Bruxelles) et Mohamed Bakkali (un "logisticien" qui aurait notamment loué la planque de Schaerbeek où les ceintures explosives utilisées à Paris ont été confectionnées). Dans son esprit à l’époque, il n’était pas question de frapper la Belgique mais l’Euro de football programmé en juin 2016.

"On va pourrir dans une cellule"

Ibrahim El Bakraoui, resté relativement en retrait, tient aussi à s’exprimer. Il dit aussi qu’ils se sentent cernés et qu’ils craignent d’être arrêtés à tout moment : "On est en train de travailler dans la précipitation." Et il ajoute, comme pour s’excuser : "Je te jure frère, Allah il est témoin, on avait plein de plans. On avait plein d’idées. On voulait faire plein de choses, mais c’est le destin et la volonté d’Allah, on est obligé de travailler, ou sinon on va rester pourrir dans une cellule."

Najim Laachraoui l’incite alors à approfondir : "Dis leur Salah et tout, je ne sais pas ce qui leur a pris." On devine ainsi que l’attitude de Salah Abdeslam et Sofien Ayari, qui ont fui l’appartement de Forest sans combattre et qui ont été capturés le 18 mars, ne trouve pas grâce à leurs yeux.

"Ouais ouais, les frères qui étaient dans l’appartement à Forest. Leur réaction, après c’est Allah qui sait mieux… On ne sait pas pourquoi ils sont sortis, ils ont abandonné leurs armes. Enfin Abou Hamza (nom de guerre de Sofien Ayari), il avait une kalach avec six chargeurs et il y a qu’Abdelaziz (surnom de Mohamed Belkaid, tué par la police dans l’appartement de Forest) qui a fini avec eux."

C’est Najim Laachraoui qui conclut : "Je te jure qu’on t’aime dans la voie d’Allah, on t’aime beaucoup beaucoup. Salutations sur vous, mon frère."

"Le donneur d'ordre": Qui est ce contact en Syrie ?

L’homme, à qui s’adressent Najim Laachraoui et Ibrahim El Bakraoui, est clairement un donneur d’ordres au départ de la Syrie. Dans l’enregistrement, Ibrahim El Bakraoui cite un nom, "Ecoute Abou Ahmed", ou "Ecoute Abou Ahmad", dit-il, en se présentant lui-même sous son nom de guerre (Abou Souleymane).

Najim Laachraoui, qui a combattu en Syrie dans les rangs djihadistes, lui demande de saluer de sa part des combattants qu’il y a fréquentés sur place. Ils se connaîtraient donc. "Dis des excuses de ma part aux frères là, avec qui j’ai pu travailler tu vois." Et de citer trois noms de guerre avant de lui demander de "passer le bonjour, un grand bonjour de ma part" à quatre autres personnes.

Suggéré par Omar Krayem

Mais qui se cache derrière cet "Abou Ahmed" ? Omar Krayem, le Suédois qui a renoncé au dernier moment à se faire exploser dans le métro, a dit aux enquêteurs qu’il pense qu’Abou Ahmed est l’émir des attentats de Paris et qu’il pourrait être membre de la famille El Bakraoui.

Par ailleurs, deux hommes, qui avaient quitté la Syrie avec les deux kamikazes irakiens du Stade de France, n’avaient pu gagner la France à temps pour les attentats du 13 novembre. Ils avaient été retardés en Grèce à cause de leurs faux passeports. Ils ont été interpellés, près d’un mois après les attentats de Paris, en décembre 2015 dans un camp de réfugiés en Autriche. Ils ont expliqué avoir été envoyés par "Abou Ahmed". Un des deux hommes, Usman Mohamad Gani, a dit avoir reconnu, sur une photo qui lui a été présentée, Oussama Atar derrière cet "Abou Ahmed".

Oussama Atar, un Belge de 32 ans, est un cousin des frères El Bakraoui. Leurs mères sont sœurs. C’est un vieux routier du terrorisme. Il a été arrêté à Ramadi (Irak), en février 2005. La ville était alors le haut lieu des activités de la résistance d’Al-Qaïda à l’occupation américaine. Il aurait été blessé dans des combats. Remis aux autorités irakiennes, il a été condamné à perpétuité, une peine revue à 10 ans de prison. Il a notamment été incarcéré à Camp Bucca, qui fut un berceau de ceux qui deviendront les chefs de l’Etat islamique. Sa famille s’est battue pour le faire libérer. Le gouvernement Leterme l’a appuyée. Oussama Atar a été libéré en 2012.

Il n’est resté que quelques années en Belgique. Entre 2012 et 2014, Oussama Atar a rendu visite en prison à un des deux frères El Bakraoui. Il l’a vu à une vingtaine de reprises. Aurait-il radicalisé un des frères, voire les deux frères, qui n’étaient connus alors que comme braqueurs ? C’est une possibilité. C’est en tout cas en raison de ses liens familiaux et du manque de contrôles menés par l’administration pénitentiaire qu’il a pu franchir les portes de la prison.

Ces éléments ne sont cependant que des indices. Ils ne sont pas complètement probants pour dire qu’Oussama Atar se cache derrière "Abou Ahmed".