Belgique

analyse

Il a hésité, un peu. Mais le "choix de la cohérence" s'est imposé à lui, aux alentours des 21 h, dans la soirée du lundi. Le "choix de la cohérence par rapport aux objectifs politiques" qu'il défend corps et âme depuis 2004, année où il porta l'alliance du CD&V et de la N-VA sur les fonts baptismaux. Yves Leterme, le père du cartel, est de retour au bercail.

En choisissant de sacrifier le gouvernement pour laisser vivre le cartel, en choisissant de renoncer - même provisoirement - au "16", le Premier ministre a laissé parler sa raison. "Il ne voulait pas être celui qui, des années durant, aurait été montré du doigt comme le responsable de la débandade de son parti, souligne un haut responsable du cartel. Il ne voulait pas être le boulet de service." Mais Leterme a aussi laissé parler son coeur. Il a pris "énormément de risques" en tentant de nouer un fil communautaire entre francophones et Flamands. Mais avancer plus loin, c'eut été renier ses convictions flamandes profondes.

A partir de là, la messe était (quasiment) dite. D'autres éléments sont pourtant intervenus et ont fait réfléchir Yves Leterme avant qu'il ne prenne sa berline noire pour se rendre chez le Roi à Laeken.

Avant de rendre son tablier, lundi soir, Leterme s'est concerté avec les hauts responsables de son parti. Il y avait là, entre autres, Kris Peeters, Mariane Thyssen, Jo Vandeurzen, Inge Vervotte, Pieter De Crem et Etienne Schouppe. "Nous lui avons dit que ce dialogue communautaire était sans aucune perspective, raconte un responsable. Nous lui avons dit qu'il n'y avait rien comme résultat à attendre avec cette formule sans date fixe et sans lier la réforme de l'Etat à une échéance. C'était sans espoir. Nous allions nous faire berner. Et nos électeurs ne veulent pas cela."

Là, le Premier ministre a rapidement compris que la voie était sans issue. "Cette fois, a-t-il dit avant de se lever, c'est terminé." Puis, Yves Leterme a pris quelques conseils auprès des vétérans Jean-Luc Dehaene et Herman Van Rompuy....

Les électeurs, "Monsieur 800000 voix" y est sensible. Le flot d'e-mails et de retours négatifs envoyés, dans la journée de lundi, par les militants du parti vers les instances dirigeantes du CD&V a contribué à alerter le parti sur le degré d'impopularité de ce "dialogue de Communauté à Communauté" suggéré par Leterme.

Secundo, les députés et les sénateurs du CD&V ont saisi la balle au bond. Les élus ont mis une pression d'enfer, notamment lundi dans l'après-midi et la soirée, sur les responsables de leur parti. Tous, et c'est un euphémisme, ne portent pas Yves Leterme dans leur coeur. Le reproche le plus souvent adressé au Yprois est le peu de considération qu'il a pour son groupe parlementaire, le peu d'entrain qu'il met à informer ses élus de l'état d'avancement des négociations. Tant qu'il était populaire, Leterme était intouchable. Aujourd'hui, les langues se délient.

Lundi, à huis clos, certains élus sont allés jusqu'à menacer de quitter le CD&V pour la N-VA en cas de scission du cartel. Ce que - c'est de bon compte - tout le monde s'emploie à démentir depuis que Leterme a posé sa démission. Un tenant de la ligne communautaire la plus dure tranche avec ironie : "Un gentleman ne change jamais de parti"...

Mardi midi, dans la foulée d'une réunion des élus du cartel, Servais Verherstraeten, le leader du CD&V/N-VA à la Chambre, s'appliquait à pointer "les limites du modèle fédéral". "Il est temps de passer à un modèle confédéral, le modèle fédéral est à bout de souffle", asssurait-il. Et le sénateur Wouter Beke, vice-Président du CD&V, insistait : "Nous avons la conviction intime de n'avoir rien à nous reprocher. L'unité du cartel a été préservée".

Car, enfin (tertio), Yves Leterme n'a pas souhaité commettre l'irréparable : priver son parti politique de son petit frère nationaliste flamand. En l'espace de treize mois de crise politique, la N-VA a considérément gonflé son électorat potentiel - y compris au détriment du CD&V. Un glissement interne au cartel - du CD&V vers la N-VA - s'est opéré. Il est essentiellement à mettre au crédit du président de la N-VA, Bart De Wever, dont l'intransigeance communautaire et le modus operandi tranchant séduisent en Flandre bien au-delà du cercle des nationalistes flamands purs et durs.

Le CD&V, à quelques encablures des élections régionales, ne peut se permettre de lâcher la N-VA dans l'opposition. Dès le divorce prononcé, la N-VA aurait pris un plaisir malin à démontrer comment le CD&V descend sous la latte communautaire. Et comment le CD&V renie ses promesses faites à l'électeur flamand. Ce scénario de l'horreur ne se produira donc pas. Mais ce fut moins une : plusieurs jours durant, les responsables de la N-VA ont exercé une pression sur le CD&V et ses responsables. Méthodiquement, Bart De Wever et Geert Bourgeois ont démoli les propositions mises sur la table par Yves Leterme en négociation. Jusqu'à les rendre imbuvables aux yeux de l'opinion publique flamande.

Le retour du père vers "son" cartel, après des mois d'absence, se fait dans la douleur. "C'est une situation dramatique , a admis, mardi, Jo Vandeurzen sur les antennes de la VRT. Quand votre figure de proue, l'homme dans lequel vous avez confiance et celui pour lequel vous avez fait tout ce qui était possible, connaît un échec. C'est un moment difficile"...