"On ne refera pas l’exercice de l’amnistie fiscale"

Vincent Rocour Publié le - Mis à jour le

Belgique

Le SP.A a élevé le ton cette semaine. Fâché après avoir entendu le ministre Reynders (MR) vanter les mérites d’un éventuel accord fiscal avec la Suisse, le secrétaire d’Etat à la lutte contre la Fraude fiscale, John Crombez, a menacé de quitter le gouvernement. Et il a le soutien de tout le parti. Rencontre avec Bruno Tobback, président du SP.A, requinqué par la victoire du PVDA aux Pays-Bas.

John Crombez menace de démissionner si le gouvernement conclut un accord avec la Suisse pour régulariser les dépôts de contribuables belges dans les banques helvétiques. Selon le ministre des Affaires étrangères Didier Reynders, la Suisse proposerait 10 milliards d’euros. C’est une belle somme quand même, non ?

John Crombez a dit qu’il ne voulait pas faire partie d’un gouvernement qui faisait ce genre d’accords. Je le soutiens évidemment. Pour le SP.A, on ne refera pas l’exercice de l’amnistie fiscale. Surtout pas de cette façon-là. La DLU (déclaration libératoire unique) avait au moins le mérite de faire revenir l’argent en Belgique et de l’injecter dans le circuit économique national. Mais l’accord que propose, ou proposerait car nous n’en savons pas grand-chose, la Suisse ne va pas jusque-là. Ce serait une petite aumône contre le droit de garder l’argent en dépôt en Suisse. Et en préservant l’anonymat des déposants. On sait pourtant très bien qu’à côté du "fraudeur normal", il y a le trafiquant de drogue et le maffieux. Je trouve que la Belgique peut avoir un peu plus de fierté que cela.

Pour le SP.A, il faut un accord fiscal avec la Suisse organisant un transfert des données bancaires entre les deux pays ?

Pas seulement pour le SP.A. Je constate que presque tout le monde, en Europe et aux Etats-Unis, considère que l’époque où on pouvait cacher de l’argent au fisc est révolue. Au moment où on demande à tout le monde de faire des efforts, on ne peut constater sans réagir qu’il y a 30 milliards d’euros appartenant à des Belges déposés dans des banques suisses. Même pour les Américains, cela ne va plus.

Pour vous, le secret bancaire est encore trop pesant en Belgique ?

Il est en train de s’écrouler partout. C’est quelque chose qui arrive à sa fin. Avec le développement des payements électroniques, des données électroniques, c’est une évidence. Et cela permet de traiter tout le monde de façon plus juste. En ce sens, je suis très content que Monsieur Arnault ait annoncé son intention de venir chez nous. Et surtout du bruit que cela a fait. Cela souligne qu’il y a un déséquilibre dans notre système fiscal. C’est vrai que quelqu’un qui travaille en Belgique paye beaucoup d’impôts. C’est comme cela dans tous les pays qui ont un niveau de vie élevé. Ce qui ne va pas en Belgique, c’est qu’on paye relativement peu sur les revenus du capital. On vient même en Belgique parce qu’on paye moins qu’ailleurs. Je n’ai pas de problème avec le fait que Bernard Arnault soit riche. J’ai un problème avec le fait qu’il essaye d’éluder l’impôt dans son pays.

Vous êtes alors, je suppose, favorable, à l’idée de rééquilibrer la fiscalité entre les différentes sources de revenus ? Le PS est prêt à faire des propositions pour taxer les plus-values. Or ce n’est pas du goût des libéraux…

On peut toujours y penser. Mais il y a un accord de gouvernement, qui prévoit déjà certains rééquilibrages. Pour moi, cela ne va bien sûr pas assez loin. Si Monsieur Arnault veut venir chez nous, cela veut bien dire qu’on peut encore rééquilibrer les choses. Et le débat aura lieu jusqu’au moment où l’équilibre sera rétabli. Mais ce ne sera pas sous cette législature-ci. Parce qu’il y a un accord. Et que cet accord n’en parle pas.

On reste dans ce périmètre alors ?

Oui. Sauf si les six partis de la majorité en décident autrement. Je n’exclus pas que je peux convaincre les amis libéraux qu’il y a d’autres personnes à protéger que monsieur Arnault. Mais il y a un accord. Je leur ferais d’ailleurs remarquer qu’on ne parle pas d’amnistie fiscale dans la déclaration gouvernementale. Je m’étonne dès lors un peu des réactions suscitées par la position de John Crombez.

Est-ce que ces débats sont liés au contexte communal ?

S’il n’y avait pas les élections, il y aurait eu aussi un débat là-dessus. Il existait il y a 6 mois. Il existera dans 6 mois.

N’est-ce pas dû alors à la composition hétérogène de ce gouvernement ?

Un gouvernement de coalition, c’est toujours complexe. Le fait que les socialistes ne pensent pas comme les libéraux et que les libéraux ne pensent pas comme les socialistes, ce n’est quand même pas étonnant. Tout le monde le savait avant la formation du gouvernement. Mais c’est gérable.

Est-ce que ces débats au sein de la majorité ne profitent pas in fine à la N-VA ?

C’est une difficulté. Mais dans une démocratie, il est sain que les débats soient menés de façon publique. Il n’y a pas d’autres façons de travailler dans une coalition. Je constate d’ailleurs que c’est comme cela que le PVDA a gagné aux Pays-Bas.

Cette victoire vous conforte-t-elle ?

Au cours des 10 dernières années, on a eu une vague de droite, avec Sarkozy en France, Merkel en Allemagne, Rutte aux Pays-Bas, Berlusconi en Italie. Maintenant, on voit de plus en plus de mouvement en faveur de la gauche. Hollande en France, Samsom aux Pays-Bas, le SPD en Allemagne et même en Angleterre où le Labour repasse en tête dans les sondages. Les gens commencent à trouver que les réformes structurelles que les gouvernements de droite imposent concernent surtout les travailleurs et peu les détenteurs de capital.

Vous avez déclaré récemment que le SP.A est un parti du centre. Vous confirmez ?

Non. Ce que j’ai voulu dire, c’est que la droite lorgne parfois tellement vers l’extrême droite que la social-démocratie est devenue le milieu raisonnable.

A quoi faites-vous référence ?

Je trouve que défendre un milliardaire qui ne veut pas payer de taxes et se dire prêt à le laisser venir en Belgique, c’est une position d’extrême-droite.

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