Belgique

Juin 1998. Campagne de France. La Fifa s'apprête à envahir l'Hexagone pour y organiser sa Coupe du Monde de football. Les Bleus doivent gagner.

Le Comité d'organisation, dont un des animateurs les plus visibles est Michel Platini, va être gagné par la fièvre tricolore. En fait, les places dans les stades seront réservées en très grande partie au bon peuple de France. Le mécanisme est simple : les supporters «étrangers» ne pourront acquérir des places qu'à partir d'une date à laquelle la grande majorité des sièges aura été vendue aux Français. Certains affirmeront même que plus de 90 pc des sièges seront occupés par des Français.

Nous sommes pourtant dans l'Union européenne qui proscrit les discriminations sur base de la nationalité, notamment en matière de libre circulation des personnes. La Commission européenne s'émeut de la situation et des parlementaires européens en font de même.

Un groupe de quelques dizaines de députés se constitue pour défendre les principes du Traité de Rome. Aucun député français n'en fera partie (même si un grand nom aurait hésité jusqu'en dernière minute à défendre les principes au prix de l'impopularité...). Ces députés me demandent, vu l'urgence, d'obtenir en référé la suspension des ventes de billets et sa réorganisation sans discrimination.

Les avocats sont amateurs des sensations extrêmement diverses et souvent très particulières que peuvent leur procurer certaines audiences. Personnellement, j'affectionne les plaidoiries en terres étrangères, soit devant les cours internationales, soit devant les tribunaux d'autres pays. Les sensations que donne un dossier sont en outre, qu'on le veuille ou non, très différentes lorsqu'on plaide en parfaite discrétion ou, comme ce fut le cas, en pleine médiatisation du procès.

Enthousiaste mais tendu, je gravis donc ce matin-là les marches du grand escalier extérieur du palais de Justice de Paris. Je suis accompagné du bâtonnier Triplet et de maître Philip Jenkinson, avocat français dont j'ai sollicité l'assistance et d'un groupe de députés européens. Nous sommes immédiatement l'objet d'un «marquage à la culotte» (les footeux comprendront...) de la part d'une meute de journalistes, caméras à l'épaule et micros au poing.

Comme le veulent les usages nous allons nous présenter au président du tribunal de grande instance de Paris dont nous savons qu'il assumera personnellement - importance de l'affaire oblige - la présidence de l'audience. Accueil cordial. Nous apprenons que le parquet de Paris, alors que l'affaire est purement civile, va faire intervention à l'audience, compte tenu de l'intérêt national de l'affaire. Pas de doute à avoir sur le sens de l'avis que donnera le procureur.

Nous gagnons la salle d'audience. Echanges de civilités avec les excellents confrères qui représentent la Fifa et les organisateurs de la Coupe du Monde. Courtoisie parfaite.

La salle est bondée. On attend l'arrivée des magistrats. La tension est palpable.

Comme demandeur, je devrai plaider en premier. Je compulse pour la xième fois mes notes de plaidoirie. Je me répète que je dois éviter les belgicismes et, par exemple, ne pas parler de «nonante» mais de «quatre-vingt-dix».

Le tribunal fait majestueusement son entrée dans cette salle solennelle comme l'est tout le palais de justice de Paris.

D'emblée, le président : «Maître Misson vous avez la parole».

Et je me lance donc en débutant ma plaidoirie par ces mots : «Monsieur le président, Monsieur le procureur du Roi...».

Je suis aussitôt coupé dans ma plaidoirie par un fracassant éclat de rire collectif.

Le président, mi-hilare, mi-pincé, me dit gentiment : «Maître, vous êtes ici en République!».

Je ne puis qu'en rire moi-même et recommencer ma plaidoirie en meilleure conformité avec les institutions locales, jurant, mais un peu tard, qu'on ne m'y reprendrait plus...

© La Libre Belgique 2005