Belgique La clôture de barbelés qui entoure le site de Breendonk, auxquels semblent s'accrocher les nuages, n'existait pas en septembre 1940, quand l'ancien fort de l'armée belge devint un camp de la police politique allemande. Le drapeau belge flotte au-dessus de l'entrée du Fort marqué par la terreur nazie.

«Respectez ces lieux. Des hommes y ont souffert pour que vous viviez libres». Mais comment oserait-on attenter à la mémoire du camp qui, d'emblée, impose sa terrible atmosphère? Il suffit de faire trois pas dans le Fort et l'horreur nazie saute au visage. Dès l'entrée à Breendonk, le prisonnier cesse d'être humain pour devenir un numéro, une chose, un objet. Dans le tunnel, où un «comité d'accueil» SS attend les nouveaux, les ordres sont braillés en allemand. Les prisonniers doivent se tenir debout, face au mur, parfois pendant des heures. On imagine aisément la scène.

Lump, berger allemand

Plus loin dans le couloir, sur la droite, la cantine où les SS allemands et flamands qui commandaient le camp tenaient leurs beuveries et, à partir de novembre 1942, fêtaient les exécutions de prisonniers. Des rires et des éclats de voix gutturaux fusent d'un haut-parleur. Douze portraits en pied (un mineur, un garçon boucher, un ouvrier..., tous très jeunes) suspendus dans la cantine rappellent que cette pièce servit à l'occasion de «tribunal». Ce fut le cas pour les 12 résistants du maquis de Senzeilles (petit village wallon du Namurois), arrêtés et déférés à Breendonk. Condamnés à mort à 14 heures, ils seront pendus à 18 heures...

Des carrelages jaunes couvrent jusqu'à mi-hauteur les murs de la cuisine installée par les Allemands. Mais les détenus n'en profitent pas: ils mangent dans les chambrées quelques rares tranches de pain, des bols d'infusion de glands torréfiés et des assiettes de soupe maigre. Insuffisant pour des hommes astreints toute la journée à des travaux forcés. A Breendonk, la faim n'a jamais cessé de régner. Des avis de décès (Todesscheine) sont affichés dans la cuisine. Au moins 98 détenus perdront la vie d'épuisement.Au-dehors, dans la cour, le bureau des SS où les prisonniers sont enregistrés par l'administration du camp. A gauche, des photos des principaux SS allemands, dont le premier commandant du camp, Philipp Schmitt. L'air hautain et méprisant, il ne se salit pas les mains. Mais il envoie régulièrement son chien Lump attaquer les prisonniers. Au fond, sur une immense photo en noir et blanc, on le voit jouer avec son berger allemand.

Duo sadique et maléfique

A droite, les SS flamands. Fernand Wyss, ex-boxeur de 21 ans, prototype de la brute primitive, a battu 16 prisonniers à mort et brutalisé 167 autres détenus avec un rare sadisme. Richard De Bodt, éclusier de 34 ans, a la réputation d'être le plus dangereux SS du camp. Un compagnonnage maléfique. Lors des séances de douches, Wyss et de Bodt s'amusent parfois en aspergeant les détenus alternativement d'eau bouillante et glacée.

Sur une vidéo, Rémy Libotton et Edouard Franckx, arrêtés respectivement en 1944 et 1943, racontent comment le sinistre duo les traitait. Terrible face-à-face entre victimes et bourreaux. Un touriste américain en visite ne peut retenir ses larmes.

Une à deux minutes

En sortant de la pièce, l'air frais de la fin d'été ragaillardit. Mais on replonge très vite dans le quotidien de Breendonk. Sur la place de l'appel, un grand portrait de Mozes Luft, abattu par un soldat de la Wehrmacht parce qu'il aurait tenté de fuir, le 4 juillet 1941. Ce jour-là, à cet endroit, tous les prisonniers doivent défiler devant le cadavre du jeune Mozes - mise en garde contre toute tentative d'évasion.

Un peu plus loin, un petit bâtiment renfermant 4 WC français - largement insuffisants pour des centaines de prisonniers. On installait aussi, au milieu de la cour, un grand tonneau où 12 détenus pouvaient s'installer, sans aucune intimité, sous l'oeil narquois des gardiens. En 1943, une salle des latrines sera construite. Une amélioration sur le plan de l'hygiène, mais les détenus ne peuvent y rester qu'une à deux minutes. A Breendonk, tout doit toujours être fait très vite. La visite se poursuit par les chambrées où les prisonniers s'entassaient à 32, puis à 48: des cages en bois - les lits -, un poêle, deux tables, quelques chaises. Il manque juste les deux vases de nuit et le sac de paille informe faisant office de matelas, à arranger dans les règles de l'art (le sinistre et célèbre bettenbau), sous peine d'être privé de nourriture. Dans la chambrée 7, celle des postiers, le portrait d'un jeune homme, décharné, après 5 mois à Breendonk.

Une rigole pour le sang...

En 1941-1942, deux chambres sont transformées en cellules d'isolement pour les détenus spéciaux (Arrestanten) qui doivent être tenus au secret. La planche qui sert de lit est relevée, obligeant à se tenir debout toute la journée. Dans un témoignage vidéo, Betty Depelsenaire, une des trente femmes qui ont connu l'enfer de Breendonk, raconte comment on la conduisait aux latrines, sous bonne garde et une cagoule sur la tête. «On recevait juste de quoi se laver le visage et les avant-bras. Après trois mois et demi de détention, vous imaginez...» Et d'évoquer l'odeur, fétide et insupportable.Comme si l'horreur n'était pas suffisante, les SS installent à la mi-42 une chambre des tortures. Au sol, une petite rigole est aménagée dans le ciment pour laisser s'écouler le sang, l'urine, l'eau... Les outils de torture sont là, muets, impressionnants: la poulie, les étaux pour écraser les pouces et ceux pour comprimer la tête, l'appareil pour donner des décharges aux endroits sensibles du corps... Indicible cruauté.

Karoline, Rosa, Anny

On ressort, avec l'idée de respirer, mais on se retrouve sur le «chantier» - une photo géante reproduit la réalité de 1944 - où les détenus étaient forcés de travailler 8 heures par jour. Un travail sans aucune utilité, débilitant, épuisant, consistant à enlever des couches de terre et, surtout, à miner les corps et les esprits. Plus loin sur le site, la «place des exécutions» où, à partir de novembre 1942, l'administration allemande fait fusiller des prisonniers, en guise de représailles à des attentats commis par la résistance.

Il y a encore le fossé, le pont, les douches, la menuiserie, les ateliers et les étables... Dans l'écurie, des plaquettes désignent la place de Karoline (née en 1938), de Rosa (née en 1938), d'Else (née en 1926) ou d'Anny (née en 1943). A Breendonk, les chevaux ont un nom; les hommes, un matricule.

© La Libre Belgique 2004