Belgique

Depuis plus de deux semaines, l’affaire Wesphael, du nom du député régional wallon, inculpé de l’assassinat de sa femme, Véronique Pirotton, le soir du 31 octobre, dans une chambre d’hôtel d’Ostende, ne quitte pas la une des journaux. Divers facteurs expliquent cet intérêt médiatique quotidien.

1. Le caractère inédit du dossier. Un élu soupçonné d’avoir tué son épouse, cela ne s’était encore jamais vu dans l’histoire de notre pays. Une affaire judiciaire peut susciter une couverture médiatique importante par son caractère particulièrement spectaculaire mais aussi en raison de la personnalité de ses protagonistes ou encore par le fait qu’elle survient dans un milieu déterminé. Ici, il y a un peu de tout cela. Certes, les drames passionnels ne sont, hélas, pas rares mais qu’un parlementaire chevronné et largement connu du public francophone soit impliqué l’est assurément.

2. Une bataille d’experts. L’inculpation de Bernard Wesphael a suscité un débat passionné entre juristes et plus spécialement entre constitutionnalistes. C’est que le parquet général de Gand n’a pas cru bon de demander aux Parlements wallon et de la Communauté française une levée de l’immunité parlementaire de M. Wesphael. Parquet de Bruges et parquet général gantois ont estimé que l’on se trouvait en face d’un cas de flagrant délit. Or, la Constitution permet à la justice de se passer d’une demande de levée d’immunité dans ce seul cas.

Si certains constitutionnalistes n’y ont pas vu matière à protester, considérant que les assemblées devaient uniquement se préoccuper de savoir si l’absence de l’un des leurs pouvait entraver leur mode de fonctionnement, d’autres, comme Me Marc Uyttendaele, ont considéré qu’il n’y avait pas matière à flagrant délit, que la justice aurait dû demander la levée de l’immunité de M. Wesphael et que les Parlements avaient joué les Ponce Pilate en ne s’emparant pas du dossier, en ne demandant pas la libération de leur membre et en ne stigmatisant pas l’arbitraire supposé du pouvoir judiciaire.

Ces deux approches ont alimenté un débat qui a largement occupé la scène médiatique et qui n’est toujours pas tranché à ce jour.

Plus encore, c’est la question même du maintien de l’immunité parlementaire qui est aujourd’hui posée et discutée avec une certaine passion.

3. Une joute parquet-défense. Il est de bonne guerre, sans doute, que la défense d’un inculpé use de toutes ses prérogatives et tous les droits qui lui sont attachés pour faire avancer sa cause. Après avoir été pris en charge par un avocat flamand, Bernard Wesphael a pris à ses côtés un ténor du barreau francophone, l’avocat carolo Jean-Philippe Mayence.

Celui-ci, qui connaît tous les rouages de la procédure pénale et toutes les techniques d’une défense efficace, utilisera tous les moyens qui sont à sa disposition pour représenter son client. Mais on doit aussi compter avec une juge d’instruction brugeoise qui ne se laissera pas dicter sa conduite. Sa carrière est longue et elle a instruit, à charge et à décharge, plusieurs dossiers de poids.

On voit bien, par ailleurs, à sa façon de communiquer (ou de ne pas le faire) que le parquet de Bruges a bien l’intention de ne pas s’en laisser conter.

4. Un travail parlementaire contesté. C’est Me Mayence qui a choisi de s’adresser à la commission des poursuites du Parlement wallon afin qu’elle se saisisse du dossier et dise s’il y avait matière à demander la libération de M. Wesphael. On sait ce qu’il en est advenu. Aujourd’hui, Me Mayence reproche à certains membres de la commission des poursuites, qui avaient prêté serment de confidentialité, d’avoir manqué à leur engagement de ne rien révéler du contenu du dossier, auquel l’avocat n’a d’ailleurs pas encore eu accès.

Et il est vrai que l’on a retrouvé dans la presse certains détails qui semblent accréditer la thèse d’une fuite organisée. Certains membres de la commission mettent au défi Me Mayence de porter plainte et relèvent que si l’avocat, à la suite de ces "fuites" présumées, a refusé de "comparaître" devant la commission des poursuites du Parlement de la Communauté française, les magistrats flandriens, eux, se sont présentés comme prévu.

Divers observateurs se demandent quant à eux s’il était recommandé pour M. Wesphael de demander que les commissions se réunissent. Leurs rapports ne donnent-ils pas l’impression de "charger" un peu plus l’inculpé, s’interrogent-ils.

5. Une couverture médiatique critiquée. Nous l’avons écrit ci-avant. La nature même de l’affaire Wesphael explique l’engouement médiatique massif. Mais elle ne justifie pas certains excès, disent plusieurs observateurs. Me Uyttendaele a écrit qu’il avait éprouvé de la nausée à la lecture de certains articles et surtout d’un certain titre assimilant M. Wesphael, toujours présumé innocent, faut-il le rappeler, à un assassin avéré. Pour rappel, dans les heures qui ont suivi l’éclatement de l’affaire, "La Libre" s’est positionnée en demandant que l’on respecte certains principes comme, précisément, la présomption d’innocence.

Cela posé, on doit rappeler que le secret de l’instruction ne vaut que pour ceux qui y sont tenus. Ce n’est pas le cas de journalistes qui doivent garder le droit de récolter des informations sur l’enquête, pourvu qu’elles soient régulièrement obtenues.

6. Une victime oubliée. L’écrivain Pierre Mertens a dit, dans "Le Vif", toute son amertume de voir combien la victime, Véronique Pirotton, a été, jusqu’à présent, la grande oubliée de cette affaire. Plus grave, écrit-il : on l’a présentée sous un jour négatif, on a fait la peinture d’une femme que ses amis ont toujours vue sous un autre jour. Et il se demande, parlant de deux poids, deux mesures, pourquoi il faudrait présumer que Mme Pirotton se serait suicidée. "Véronique, écrit Pierre Mertens, était une femme seule. Elle n’avait pas de bouclier. Pas de protection. Elle était livrée à elle-même. Elle ne pouvait se revendiquer d’aucun club, d’aucune institution, d’aucune médaille." Et l’écrivain d’espérer que les gens pensent un peu à elle, "que cette femme ne soit pas seulement un fantôme".

C’est aussi le sens de l’intervention de nombreux internautes sur les sites des médias. Et cela repose, une fois de plus, la question de la place de la victime dans les dossiers pénaux. Vaste et difficile débat.