Belgique

V ous n’avez encore rien vu." Ces paroles ont été prononcées par le porte-parole de Daech, Abou Mohammad al-Adnani, en janvier 2015. Juste après l’attentat contre "Charlie Hebdo" et l’attaque qui avait été déjouée à Verviers.

Ce n’était pas une menace à prendre à la légère. Adnani est considéré comme le "ministre des attentats" de l’Etat islamique. Et Daech avait, dès l’intervention en Syrie et en Irak des avions alliés, en septembre 2014, dénoncé "la nouvelle croisade" contre l’Etat islamique.

"O Allah, l’Amérique et la France et leurs alliés nous ont attaqués […] Ils nous empêchent d’instaurer votre religion et d’appliquer votre hudoud (sentences coraniques, NdlR) et vos lois" , haranguait Adnani au moment où les premières frappes tombaient sur l’Etat islamique.

Comme bien d’autres pays, y compris arabes, la Belgique a rejoint la coalition internationale mise sur pied par les Etats-Unis. Le 24 septembre 2014, le conseil ministériel restreint décidait de l’envoi de six F-16.

Que des Occidentaux se soient mis dans le chemin d’un groupe qui cherchait à créer un califat sunnite, une sorte de paradis islamique comme les talibans l’avaient fait en Afghanistan dans les années 90 et un territoire jalonné de riches puits de pétrole, ne pouvait qu’amener l’Etat islamique à porter la guerre dans les pays de ces alliés. C’est chose faite maintenant en Belgique.

Ce fut aussi le cas en France. "Je veux que vous quittiez le pays. Je veux que vous enleviez votre armée. Je veux une signature sur une feuille de papier qui le prouve" , s’est exclamé l’un des assaillants du Bataclan, le 13 novembre vers minuit, alors qu’il négociait avec les forces de l’ordre et menaçait d’exécuter d’autres otages.

Daech sur la défensive

La menace dans nos pays est d’autant plus grande que Daech est en recul tant en Syrie qu’en Irak, où ils subissent l’offensive terrestre de l’armée irakienne, des forces kurdes, de l’armée syrienne et des plusieurs groupes rebelles déterminés à empêcher Daech d’imposer sa loi de la terreur. Le groupe djihadiste aurait perdu 22 % de son territoire en quinze mois, surtout dans le nord de la Syrie, a estimé à la mi-mars l’institut IHS.

Selon nos sources, le gouvernement belge était conscient des risques d’attentats que pouvait entraîner une participation belge à la coalition internationale. C’est pourquoi il avait commandé à l’Ocam un rapport sur les risques que causerait la participation de six F-16 à partir du 1er juillet prochain à des frappes en Irak, étendues à la Syrie. La précédente mission des F-16 s’était terminée en juillet 2015.

Des Belges entraînés à la guerre

La Belgique avait échappé miraculeusement aux attentats dans les années 90 et après le 11 Septembre. Pendant de longues années, le pays fut considéré comme une base arrière du terrorisme islamiste et il faut le dire, cela convenait parfaitement bien aux politiques et aux policiers qui considéraient que cette position prémunissait le pays contre un attentat.

Mais la proximité de la guerre en Syrie et l’attrait qu’elle a exercé sur un demi-millier de jeunes Belges ont changé la donne. Depuis 2012, environ 500 Belges, venus d’Anvers et de Bruxelles principalement, se sont formés en Syrie à l’usage des explosifs, aux tirs de Kalachnikovs, au cryptage des messages, aux gilets bourrés de TATP, à la guérilla : ils sont devenus des risques majeurs pour la société belge.

Environ 120 sont revenus. Certains étaient dégoûtés de ce qu’ils avaient vu dans les rangs de Daech, mais d’autres restent fondamentalement radicaux et anti-Occidentaux. "Revient-il parce qu’il se désolidarise ou revient-il avec une mission ?" , s’interroge l’avocate Virginie Taelman, qui est intervenue dans plusieurs dossiers de départs vers la Syrie.

La confidence d’Abaaoud avant sa mort

Récupéré après le carnage de Paris par sa cousine et une amie dans un bosquet de Gennevilliers, Abdelhamid Abaaoud s’est vanté d’être passé en Europe dans le flot des réfugiés avec nonante djihadistes prêts à se venger.

Cette déclaration a été rapportée par "Sonia", la jeune femme qui accompagnait Hasna Aït Boulahcen dans la planque d’Abaaoud.

La Justice française a regretté la diffusion de ce témoignage car il était au cœur de leurs inquiétudes. Il confirmait la présence sur le sol européen de dizaines de djihadistes prêts à commettre des attentats aveugles.

Didier Reynders, puis le parquet fédéral, ont confirmé ces derniers jours que la menace était bien présente en Belgique. La découverte de la cache de Forest (où se trouvait un drapeau de l’Etat islamique, mais aussi deux détonateurs, des sticks USB et des armes), l’identification des deux djihadistes chevronnés "Bouzid" et "Kayal" venus directement de Syrie en septembre dernier, puis la capture de Salah Abdeslam ont mis à jour la complexité du réseau mis en place par Daech mais sans doute aussi accéléré la planification d’un attentat longtemps prévu à l’avance.

Lundi encore, le procureur Frédéric Van Leeuw insistait : "L’enquête n’est pas finie. Il y a d’autres individus qui doivent être retrouvés et doivent s’expliquer." Les enquêteurs étaient sur les dents, mais cette fois-ci, contrairement à Verviers, ils ont été pris de court.