Pourquoi parle-t-on de "gauche-droite" en politique?

Jonas Legge Publié le - Mis à jour le

Belgique

La dichotomie "gauche-droite" étaye certains discours et analyses politiques. Elle permet également aux citoyens de se repérer sur l'échiquier politique. Mais ces termes sont-ils utilisés à bon escient ? Ont-ils, à l'heure actuelle, encore un sens ? Ont-ils perdu de leur essence ? Quelle est l'origine de ces catégories ? Dans leur ouvrage, "Gauche-droite. Genèse d'un clivage politique", Jacques Le Bohec et Christophe Le Digol, tous deux chercheurs au Groupe d’analyse politique (GAP) de Nanterre, proposent une analyse de cette conception.

Quelle est l'origine de cette appellation "gauche-droite" ?

Ce clivage entre une droite et une gauche aurait pour origine le placement des députés à l’Assemblée constituante française en 1789. Pour faire simple, les députés défendant l’ordre établi, à savoir la monarchie, se seraient placés sur le côté droit de l’assemblée et les députés prônant un nouvel ordre, à savoir une monarchie constitutionnelle pour la plupart, sur le côté gauche. Côté gauche et côté droit sont à l’époque des mots parmi d’autres pour désigner des oppositions politiques. Avec le temps, on observe un processus d’essentialisation : le côté gauche et le côté droit deviennent "la" gauche et "la" droite. Mais les visions du monde auxquelles renvoient ces mots évoluent : d’une opposition sur la nature du régime, ils désignent ensuite une opposition sur la place de la religion puis sur les principes de redistribution des ressources de l’Etat.

En Belgique et en France, ce clivage est-il encore représentatif de ce qu'il était à ses débuts ?

En pratique, le clivage gauche-droite est un principe de description et de classement des opinions politiques. Il offre des points de repère simples qui permettent aux hommes politiques et aux citoyens de se positionner dans le champ politique. Mais il offre aussi des ressources symboliques que les hommes politiques du moment invoquent pour inscrire leurs discours dans un passé de causes et d’opinions dont ils se revendiquent les héritiers. L’invocation des figures tutélaires, des événements symboliques et des causes anciennes leur donnent du crédit et de l’autorité. En réalité, le clivage est constamment réinventé en fonction des enjeux présents qui opposent les hommes politiques. Il n’a donc plus grand-chose à voir avec ses significations originelles. Il ne faut pas oublier non plus que d'autres enjeux et clivages peuvent remplacer les catégories de droite et de gauche : européistes/souverainistes, catholiques/protestants, Hutus/Tutsis, écologistes/productivistes, etc.

Peut-on encore parler de "gauche" et de "droite" en Belgique ?

Les conditions de possibilité pour que le clivage gauche-droite soit prioritaire, parce qu’instrumentalisé à des fins pratiques, sont nettement moins fortes qu'en France. Nous pensons au régime parlementaire, au mode de scrutin législatif et au système des partis en Belgique, qui ne permettent pas à un seul parti d'obtenir la majorité absolue. Ce contexte affaiblit les chances d'une bipolarité sur une base idéologique, de deux camps se regardant en chiens de faïence. Cette faiblesse du clivage gauche-droite en Belgique s'explique aussi, bien entendu, par la force d'autres clivages. Vous connaissiez mieux que nous le triple clivage linguistique, économique et régional entre Wallons et Flamands, qui a la particularité de se chevaucher.

Et en France, que se passe-t-il ?

En France, les catégories de "gauche" et de "droite" continuent à exister dans les débats publics. Elles servent, mine de rien, d'horizon commun aux élus, aux journalistes, aux sondeurs, à ceux qui monopolisent la parole dans ces débats et qui imposent la vision du monde politique qui convient à leurs intérêts du moment. Tout se passe dans le rapport de forces conjoncturel et chacun a une conception subjective de ce que doit être la gauche ou la droite. La position centrale, dans ce contexte, a du mal à exister en tant que telle, comme en atteste l’interminable traversée du désert de François Bayrou. Il s’agit de luttes que les politistes appellent symboliques : ce sont des batailles verbales permanentes qui ont pour but d’influencer la manière dominante de définir la situation politique. Depuis une quinzaine d'années, deux thèmes reviennent : le parti socialiste est-il encore de gauche ? La droite ne serait-elle pas en train de s'extrémiser ? Mais comme il n'y a pas de définition stable et incontestable de ces catégories, il est impossible de décider ce qu'il en est "vraiment". Le livre que nous avons co-dirigé montre qu’il est assez vain et naïf de chercher une définition qui serait plus authentique, meilleure que les autres. Les mots ne sont pas que des mots.

Le clivage gauche-droite est-il applicable partout dans le monde ?

Disons deux choses : il n'est pas toujours le plus important dans les pays où il est parfois activé et il est totalement décalé dans la plupart des autres pays. Certes, on peut toujours forcer les choses et l’appliquer arbitrairement à ces pays, mais cela risque d'être artificiel voire ethnocentrique. Comment répondre à la question "Barak Obama est-il de gauche ?", par exemple ? Il faut se méfier de cette tendance intériorisée des Européens de l'ouest à croire que tous les pays peuvent être analysés avec la même grille de lecture, surtout qu'elle est elle-même très instable et floue. Il suffit de songer à la situation actuelle de la Tunisie, de la Birmanie ou de la Côte d'ivoire pour s'en rendre compte. De plus, la référence unique voire obsessionnelle à ce clivage risque d'empêcher de comprendre ce qui se passe en profondeur et de façon réaliste. Ce clivage s’organise sur un axe, une seule dimension, et il est donc très facile à utiliser, mais il n'est pas toujours pertinent. Il peut même faire écran à une meilleure compréhension des choses.

Jacques Le Bohec et Christophe Le Digol, "Gauche-droite. Genèse d'un clivage politique", PUF, 2012

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