Belgique

La grève dans les prisons ne sera donc pas levée avant lundi. Au plus tôt. Si les agents pénitentiaires acceptent ce jour-là le protocole d’accord (lire ci-dessous) proposé par le ministre de la justice, Koen Geens (CD&V).

Ce n’est pas gagné. Mercredi midi, des gardiens en grève devant la prison de Lantin, le plus gros établissement pénitentiaire du pays (plus de 900 détenus pour 694 places), ont déjà décrété que ce serait non. Les agents de la prison liégeoise avaient déjà été les premiers à rejeter, le 6 mai, le premier protocole d’accord proposé par le ministre Geens, annonçant alors qu’ils iraient "au finish"…

A l’intérieur de la prison de Lantin, la tension est à son comble. La perspective de passer un week-end de plus sans douche, sans préau, sans cantine, sans linge de rechange, sans distribution de papier de toilette (cela a été le cas pendant une semaine !) et surtout, sans visites, pousse les détenus au désespoir.

"Ils deviennent fous à l’intérieur"

"Hier, il y en a un qui m’a dit au téléphone : ‘Si ça continue encore, si la grève ne cesse pas, toutes les 30 minutes, l’un de nous va se pendre. On n’a plus que ça à faire pour que ça s’arrête.’ Je ne dis pas qu’ils vont passer à l’acte, mais c’est ça qu’ils disent. Ils deviennent fous à l’intérieur. Ils n’en peuvent plus. On entend des hurlements…", témoigne Josiane Goddin, maman d’un condamné détenu à Lantin.

Au début de la grève, entamée le 25 avril, Mme Goddin a constitué un groupe sur Facebook pour que les familles de détenus puissent se soutenir et échanger des informations sur le suivi du mouvement. Plus de 430 personnes sont inscrites et partagent les échos qui parviennent des différents établissements pénitentiaires.

Entre les murs

Josiane Goddin est aussi en contact téléphonique, "au moins trois fois par jour", avec des détenus de Lantin qui disposent d’un GSM. "J’ai des témoignages en direct. Beaucoup de choses ne sortent pas des murs. J’essaie d’être leur voix. Je les écoute. Je les guide", explique celle qui apparaît un peu comme la syndicaliste des détenus. "Je suis intervenue pour un gars qui avait mis le feu à son matelas et s’était barricadé dans sa cellule. C’est moi qui ai appelé les pompiers et la police, en donnant le numéro de cellule", explique-t-elle.

Elle est informée des drames en direct. Comme il y a trois jours, quand un homme s’est pendu, "au cachot et pas dans sa cellule", affirme-t-elle. Elle dit encore que, la semaine dernière, en ligne avec un détenu, elle a entendu un échange : "Arrêtez, il est mort, vous ne voyez pas qu’il est mort ?" C’était le mardi de la rixe mortelle entre deux détenus hébergés dans l’annexe psychiatrique. Il était 17 heures et "pas 21h30" comme on l’a raconté, soutient-elle.

Le chaos même en dehors des grèves

Derrière les murs, la situation est déjà chaotique en dehors des périodes de grève. Le fils de Josiane, multirécidiviste pour des faits de roulage (conduite sans permis mais pas d’accident ni de blessés) est écroué à Lantin depuis août 2015. "Par manque de places, il se trouve dans la tour des prévenus. Il n’a donc pas droit aux cellules ouvertes en soirée comme c’est pourtant prévu pour les condamnés", dénonce-t-elle.

Depuis que les gardiens ont débrayé, c’est carrément l’enfer. Les cellules sont détruites, brûlées, les immondices s’entassent - les photos ont circulé. Les poux, la gale et la tuberculose se répandent, ajoute Josiane. Qui n’a plus vu ni entendu son fils - lui n’a pas de GSM… - depuis le début de la grève. "J’ai juste droit à voir son bras au sixième étage. Il me fait signe quand il sait que je suis devant. Il a eu droit à une douche dimanche. La première depuis le 25 avril."


Le ministre fait le maximum pour faire rentrer les gardiens en prison

Cette onzième concertation, mercredi, entre le ministre de la Justice, Koen Geens (CD&V), et les représentants des agents pénitentiaires, sera-t-elle la bonne ? Les syndicats ont accepté de soumettre (pas défendre…) la nouvelle proposition du ministre pour tenter de mettre fin à la grève. "Ce sont les affiliés qui doivent se prononcer", ont insisté les permanents syndicaux à la sortie de la rencontre avec le ministre. Le protocole sera détaillé ces jeudi et vendredi aux gardiens. La réponse officielle tombera lundi, à l’issue des assemblées générales qui se tiendront dans toutes les prisons. D’ici là, la grève est maintenue.

Voici les nouvelles propositions du ministre Geens.

1. Recrutement de 480 statutaires supplémentaires, dont 386 agents de surveillance. Soit 75 de plus que dans le protocole du 6 mai accepté en Flandre mais refusé du côté francophone.

2. En 2016, chaque agent pénitentiaire partant sera remplacé jusqu’à ce que le cadre soit porté à 7 075. Soit 75 de plus que les 7000 promis le 6 mai. Mais sans atteindre les 7 241 de 2014 réclamés par les francophones.

3. Ramener la population carcérale à 10 000 détenus, grâce à de nouvelles mesures qui s’ajouteront à la politique existante : probation autonome, nouveaux établissements d’internement, bracelets électroniques, rapatriements accélérés...

4. Amélioration des infrastructures pénitentiaires. Les syndicats francophones la réclament à cor et à cri. La Régie des bâtiments recevra 46 millions d’euros supplémentaires pour réaliser des investissements et des travaux d’entretien. Le SPF Justice recevra, lui, 10 millions d’euros supplémentaires pour améliorer la sécurisation des prisons.

5. Une prime de flexibilité pour "travailler autrement". La mise en œuvre de la méthode "travailler autrement" (en application de la rationalisation) se poursuivra sur base volontaire, par prison, comme ce fut le cas l’an dernier (du côté flamand uniquement). Le personnel qui appliquera cette nouvelle méthode se verra octroyer, pour certaines heures, une prime de flexibilité de 3 euros à indexer (4,8 euros brut), de manière à éviter toute perte de revenus. Elément neuf : cette prime sera également attribuée pour les heures prestées la nuit (entre 21h50 et 6h20), même dans les prisons où la nouvelle méthode n’est pas appliquée.