Belgique

Le témoignage de Rudi Decrop relance le débat d’idées sur le remplacement des F-16 belges.

Prolonger ou remplacer les F-16 de la Force aérienne belge ? Telle est la question qui, à nouveau – ou enfin -, se pose clairement après l’audition du lieutenant-colonel Rudi Decrop par la commission Défense de la Chambre, mercredi après-midi.

Rudi Decrop est ce personnage présent dans les deux audits interne et “externe” à la Défense, jusqu’ici connu comme le “colonel X”. C’est lui qui a fait parvenir au grand jour les mémos de Lockheed Martin, fabricant du F-16, concernant la prolongation possible des appareils belges.

Aux yeux de la commission, il apparaît dès lors comme un lanceur d’alerte au sein de la Grande Muette, et son “courage” est salué par plusieurs intervenants. Auparavant, le chef de la Défense (ChoD), le général Marc Compernol, a soutenu ses troupes, des hauts gradés qui n’ont pas jugé bon de transmettre ces infos sur le F-16 ni à lui-même, ni au cabinet du ministre. M. Compernol se réfugie derrière le respect de la décision politique de remplacer ces F-16 dans le cadre de la “Vision stratégique” approuvée en comité ministériel restreint (kern) en décembre 2015.

La note du 9 novembre 2015 qui a abouti à cette décision politique, le colonel Rudi Decrop ne l’a pas vue à l’époque. En revanche, il était présent au printemps 2016, aux Etats-Unis, pour la réunion annuelle de la conférence de suivi du F-16, qui rassemble ses utilisateurs. Là, “bonne nouvelle, nos avions F-16 étaient en bon état au niveau de la structure”, dit M. Decrop.

S’appuyant sur 95 études, le rapport, confirmé par Lockheed Martin, “permet 1 500 heures de vol en plus avec la flotte actuelle, sans modification”. Une prolongation envisageable car “nos avions volent moins durement que prévu”, note M. Decrop.

Ce dernier prévient dès lors sa hiérarchie, entendez le colonel Peter Letten et, du fait de l’intérêt pour la procédure de remplacement des F-16, il demande une étude complémentaire à Lockheed Martin, en novembre 2016. Laquelle arrive en mai 2017, et confirme la durée de vie des avions.

“Ce document avait créé beaucoup d’émoi au niveau des généraux”, se souvient Rudi Decrop qui parle d’une période très pesante et de stress. De son côté, Letten, à aucun moment, n’a estimé devoir informer quiconque d’autre que ses frères d’armes aériennes, pas même son supérieur direct, l’amiral Yves Dupont, un marin francophone, chef de la division Systèmes.

Selon le lieutenant-colonel Rudi Decrop, la prolongation des F-16 pendant 6 ans permettrait d’économiser 900 millions d’euros. En effet, pour 11 000 heures de vol annuelles, les F-16 coûtent 80 millions par an, auxquels il faut ajouter 20 millions pour leur modernisation, en cours depuis 2017. Soit 100 millions par an au lieu des 250 millions du coût d’utilisation estimé d’un nouvel avion.

Y voir clair

Selon lui, le décalage de l’acquisition du successeur au F-16 permettrait d’y voir aussi un peu plus clair concernant le niveau d’ambitions de la Défense, et sur les programmes militaires proposés : F-35, Typhoon, Rafale.

La réplique de son ex-supérieur – le colonel Decrop a été muté en mai 2017, comme par hasard –, Peter Letten, ne s’est pas fait attendre. Lui trouve qu’amener les F-16 à leurs 8 000 heures est déjà toute une histoire. Il ne croit pas au mémo de Lockheed Martin sur la capacité de 9 500 heures. Si la gestion d’une flotte aérienne devient une question de croyance, alors pourquoi s’appuierait-on sur les arguments de vente du F-35 par le même Lockheed Martin ? Plus tard dans la journée, des experts de Lockheed Martin, encore, et de l’US Air Force ont estimé qu’il serait très difficile de prolonger la vie des avions.

De ces discussions interminables, il apparaît que la Force aérienne continue de faire corps. En regard, l’intervention de Rudi Decrop a le mérite de lancer un débat d’idées qui fait cruellement défaut. Le gouvernement saisira-t-il l’opportunuté ? L’on peut en douter, alors que les audits apparaissent de plus en plus comme ayant été réalisés à la va-vite pour disculper tous les hauts responsables et reprendre la procédure d’acquisition comme si de rien n’était. Une procédure dont l’opposition réclame la suspension.