Belgique

La bourgmestre de Molenbeek, Françoise Schepmans, n’en revient toujours pas du reportage qu’a consacré la chaîne américaine Fox News à sa commune, un reportage biaisé et parsemé d’erreurs factuelles, réalisé par une Britannique, Katie Hopkins, chroniqueuse de cette ultradroite soit disant anti-establishment qui ne s’embarrasse ni des faits, ni de la déontologie journalistique.

Si on peut reprocher une chose à Françoise Schepmans, c’est d’avoir, avec une grande naïveté, répondu aux questions que lui ont posé un jour, ce couple d’anglophones qui mangeaient un sandwich non loin de l’église Saint-Jean Baptiste. "Je vous connais. Vous êtes la maire de cette belle commune !", s’est exclamée la dame, raconte la bourgmestre MR.

Jamais Katie Hopkins ne s’est présentée comme journaliste. Elle n’a pas évoqué d’interview mais a demandé l’autorisation de faire des "pictures" du dialogue auquel s’est prêté volontiers la bourgmestre, dans un anglais approximatif.

"J’ai cru que c’était un couple de touristes", explique la bourgmestre. "Ils ne se sont pas présentés comme journalistes. A la fin, je me suis rendu compte qu’elle était là pour casser Molenbeek. Elle revenait constamment avec les 130 morts des attentats de Paris".

La Britannique lui reproche notamment d’avoir reçu en 2015, avant les attentats de Paris, une liste d’une trentaine de djihadistes habitant dans sa commune, dans laquelle figurait le nom de Salah Abdeslam. La bourgmestre lui a répondu que "ce n’était pas son travail" de vérifier les noms, cette liste étant du ressort de la police fédérale et non de la police communale. La chroniqueuse - qui n’a que faire de la complexité belge - en a déduit que la bourgmestre n’avait pas fait son travail.

L’interview est incluse dans une série de vidéos où l’on voit la chroniqueuse déambuler dans le marché de Molenbeek, rempli de femmes voilées, acheter elle-même un jilbab saoudien, l’essayer à l’écart puis s’en débarrasser, se faire prendre en photo devant bon nombre des "22 mosquées" de la commune, un panneau en mains avec le nom du lieu de prière.

Elle y passe trois jours, là où d’autres reporters n’osent s’y aventurer, dit-elle. A aucun moment, elle n’interroge un habitant de la commune, qu’elle présente comme la "capitale européenne du djihad". Sans doute ses 95 000 habitants sont-ils tous de dangereux terroristes...

Dans ses explications en direct sur Fox News, elle affirme que "80 %" de la population de la commune est musulmane et d’origine marocaine (faux, c’est bien moins que cela), que l’Iran investit "massivement" dans les mosquées de Molenbeek alors qu’il n’y en a que deux qui sont chiites ( l’une pakistanaise, l’autre de fait iranienne) et que les attentats de Paris ont été conçus à Molenbeek alors qu’ils l’ont été en Syrie.

Sa conclusion, qu’elle déclare aux internautes sur Twitter, est que "la Belgique est une nation ghetto, divisée, cloisonnée et dans le déni".

L’épisode serait tragi-comique si la Fox News n’était pas diffusée dans près de cent millions de foyers américains, dans 86 pays et que des dizaines de milliers d’internautes visionnent les vidéos de Katie Hopkins.

Ce qu’elle dit sur Molenbeek n’est pas totalement faux, mais à moitié vrai, tant et si bien qu’on peut y croire à 100 % et penser faire l’économie d’une enquête journalistique.

Militante haineuse plutôt que journaliste

Hopkins est un indicateur de la société actuelle. Militante plutôt que journaliste, elle mène ses combats avec quelques haines tenaces. Elle prétend parler au nom de "ceux qui ne peuvent pas parler". Elle se présente en porte-parole de ces électeurs de la périphérie qui ont porté Donald Trump au pouvoir et voté pour le Brexit. Elle s’inscrit dans le courant populiste qui a fini par émerger d’une trop longue période de "politiquement correct" et d’un journalisme qui n’allait plus écouter les gens.

A la fin de chacune de ses vidéos, Katie Hopkins plaide pour une aide financière. Car plusieurs médias britanniques ont rompu les contrats avec elle en raison des dommages et intérêts qu’ils ont dû payer à diverses personnes qui avaient été injustement attaquées ou diffamées.

Le personnage est si médiatisé que son nom est utilisé à Londres dans une pièce de théâtre ("The assassination of Katie Hopkins") qui dénonce la polarisation du débat public à travers les réseaux sociaux. On se consolera en constatant que les chiffres de vente, en ligne, du New York Times augmentent considérablement. Le quotidien a gagné 139 000 abonnés durant les trois premiers mois de 2018, totalisant désormais 3,7 millions d’abonnés. Le journalisme à l’ancienne, modernisé sur les réseaux sociaux, a peut-être regagné son crédit.