Belgique

Quatre jeunes musulmans signent une carte blanche ce lundi dans "La Libre" (lire en intégralité en cliquant ici). Connus, ils profitent de leur expérience pour ruer dans les brancards. Partout, les propos susciteront le débat, mais l’ambition est bien de tracer les contours d’un islam "moderne".


La carte blanche publiée dans "La Libre" de ce lundi 4 mai et sur notre site internet par quatre jeunes Belges de confession musulmane se présente comme un fameux pavé dans la mare.

Les propositions audacieuses et, pour certaines, inédites ne manquent en effet pas de pointer "d’importantes failles" au sein des institutions musulmanes en Belgique, "le vide intellectuel et spirituel" qui régnerait au sein des mosquées du pays, mais aussi un climat "inquiétant" qui caractériserait un contexte post-Charlie, confient les signataires.

"Viser l’excellence"

Il est vrai que derrière les dix propositions pour un islam de Belgique se cachent une réelle inquiétude et une absolue nécessité "d’enfin dire les choses".

"Depuis le mois de janvier, nous nous réjouissons d’un climat général de bienveillance. La Belgique fait beaucoup pour dissocier islam et terrorisme", explique Tewfik Sahih, enseignant et fondateur du think tank "Pensée d’islam en Belgique". "Mais combien de temps cela va-t-il durer ?" "Les choses vont mal et pourraient aller encore plus mal", ajoute l’islamologue Michael Privot. "Le contexte que nous connaissons ne pourra que conduire à un prochain attentat, et nous souhaitons prendre les devants pour éviter tout dérapage."

Les quatre signataires sont donc convaincus qu’il appartient aux musulmans d’engager et de proposer, "dans un juste dialogue avec l’Etat", des réformes concrètes.

"Nous aimons notre religion, nous la trouvons belle, mais il faut la sauver du marasme ambiant dans lequel elle patauge. Nous devons viser l’excellence et, pour viser cette excellence, nous devons rendre à l’islam les moyens de ses ambitions. Le rendre plus institutionnel est un de ces moyens."

Repartir des mosquées

Pour ce faire, les quatre signataires souhaitent repartir des mosquées et leurs propositions sont multiples (voir ci-contre).

Cette excellence, précisent-ils encore, se doit d’être aussi intellectuelle que spirituelle. "La soif des jeunes est immense, je le vois dans les débats que nous avons après chacun de mes spectacles, mais les mosquées sont incapables d’y répondre. Le discours y est totalement creux et inadapté au contexte belge", insiste Ismaël Saïdi, l’auteur de la pièce "Djihad".

Des noms connus

"Une réelle volonté politique est indispensable, mais nous sommes convaincus que ce que nous proposons ne relève pas de l’utopie, même si cela ne va pas toujours être bien perçu, que ce soit dans le monde musulman ou en dehors", prévient Michael Privot.

"En matière d’institutionnalisation, nous partons de rien. L’islam en Belgique s’est créé dans l’anarchie. Tout cela demandera du temps", ajoute Tewfiq Sahih. "C’est pour cette raison que nous ne devrons pas avoir peur d’aller voir ce qui se fait ailleurs. Au sein de l’Eglise, par exemple", encourage Ismaël Saïdi.

Dans les mondes musulman et médiatique cependant, tous les quatre peuvent compter sur une certaine notoriété qui s’est construite à travers des parcours très différents.

"Le seul problème, c’est que ce sont souvent les mêmes noms, parfois critiqués, qui se retrouvent dans une multitude de structures", précise un spécialiste qui gardera l’anonymat. "Dire qui ils représentent vraiment est difficile. Pourtant, si certains leur accolent des étiquettes pour les décrédibiliser trop facilement, il serait idiot de ne pas les écouter."

"Nous n’avons pas l’ambition de représenter qui que ce soit", réagit Zehra Günaydin, ancienne membre de l’Exécutif des musulmans de Belgique. "Pendant des années personne ne nous a écoutés, nous ne pouvons cependant pas ne pas dire ce qui nous semble capital."

Un mouvement générationnel

Cette prise de position apparaît dans un "moment charnière" - tout le monde le reconnaît. L’avenir semble se dessiner aujourd’hui entre les immigrés de la première génération, qui tiennent la majorité des rouages, et des jeunes nés en Belgique, qui rêvent de prendre leurs responsabilités dans un contexte international difficile. "Oui, il y a une dimension générationnelle dans le combat que nous menons", assume sans hésiter Michael Privot. Une dimension générationnelle qui porte avec elle le souhait d’un droit à l’affirmation de son identi té .


Premier "point faible" : les mosquées

Un Exécutif des musulmans de Belgique "passif", incapable de "gagner en légitimité", et "mis sous tutelle par certains pays d’origine en vue de contrôler leurs diasporas respectives".

Des mosquées au discours "inapproprié", "pauvre et creux".

Des musulmans qui "rentrent la tête entre les épaules" et qui ne se considèrent pas comme des "forces de proposition".

L’essentiel de la carte blanche s’apparente donc à un véritable coup de pied à l’endroit des institutions musulmanes "qui ne réfléchissent jamais à la structure même de l’islam en Belgique".

Viser l’autonomie

A travers l’exemple de la Turquie et, dans une moindre mesure, du Maroc, à travers les financements qui proviennent des pays exportateurs de pétrole tels que l’Arabie saoudite, les mosquées belges sont à la merci de ce qui leur est dicté depuis l’étranger, affirment les quatre signataires.

"Les imams turcs lisent tout simplement le prêche que l’ambassade de Turquie leur envoie. Ils ne se posent pas plus de questions. Ils oublient qu’un imam est censé guider le troupeau dont il est le pasteur", regrette Michael Privot.

"On ne peut rêver construire un islam de Belgique sans mettre le doigt où cela fait mal. Et les mosquées sont le point faible de l’islam aujourd’hui", poursuit Ismaël Saïdi.

Opérer un saut qualitatif

Tous les quatre rêvent de mosquées ouvertes et réellement accueillantes pour les femmes, des mosquées reconnues et respectueuses d’un cahier des charges précis.

Les imams auraient ainsi l’obligation de délivrer les prêches dans la langue de la région où ils se situent, et de les diffuser en direct sur le site web de leur mosquée.

"Il faut plus d’inclusion pour que tout le monde, musulman ou non musulman, puisse entrer dans une mosquée comme on peut entrer dans une église. Mais, de manière générale, nous misons aussi sur un saut qualitatif dans l’enseignement et l’exercice de la spiritualité", explique Tewfiq Sahih.

"Nous nous adressons aux 80 % des musulmans qui ne rentrent plus dans des mosquées", acquiesce Michaël Privot.

"Si des jeunes se tournent vers les extrêmes, c’est en réponse au vide, c’est parce que les mosquées ne sont plus capables de répondre à leurs questionnements. Elles sont pourtant un endroit central capable dans l’absolu d’offrir du savoir et du spirituel. Elles sont donc la pierre d’angle sur laquelle rebâtir un islam de Belgique", conclut Ismaël Saïdi.


Un appel à la société

C’est du donnant-donnant." A travers leur carte blanche, c’est aussi l’Etat et la société belge que les signataires mettent au défi. Notamment à travers une réflexion autour des concepts de laïcité et de neutralité.

"Il ne pourra être fait l’économie d’une réflexion plus large sur le rapport de nos sociétés à la pratique religieuse dans le monde du travail", rappelle le texte, mentionnant sans les nommer des accommodements raisonnables qui sont loin de faire l’unanimité dans le pays.

Une identité belge

Ismaël, Tewfiq, Michael et Zehra sont, il est vrai, issus d’une génération soucieuse de gagner son autonomie pour construire un islam de Belgique. Soucieuse également d’être comprise telle qu’elle est, et dans toutes les dimensions qui contribuent à son identité.

"Dans mes spectacles, je dis toujours que ma foi est le chiffre après la virgule", explique Ismaïl Saïdi. "Je suis un Belge 1,1."

"L’islam est une éthique qui nous nourrit et qui contribue à un tout", acquiescent les autres.

"Nous aurons pris nos responsabilités"

Témoins d’une génération active dans la société civile et assumant une foi plus décomplexée, ils mettent donc au défi la société belge et ses autorités de pouvoir les comprendre dans toute leur diversité. Sans doute s’annonce là le défi le plus complexe à relever. A travers cette carte blanche cependant, ils rappellent qu’il faudra compter avec eux.

"Nous prenons nos responsabilités. Plus personne ne pourra dire que nous n’agissons pas face aux dérives extrémistes. Nous prenons l’initiative pour ne pas que nous soit imposée une réforme pour laquelle nous n’aurions eu voix au chapitre."