Belgique

"En Belgique francophone, il y a un racisme anti-Français totalement toléré", c'est ainsi que le correspondant à Bruxelles de Libération répond à ceux qui l'invitent à rentrer chez lui après ses critiques acerbes sur "l'Etat failli" de la Belgique. Jean Quatremer cible les conséquences des 6 réformes de l’Etat successives: "Personne n'est jamais responsable dans ce pays. Les correspondants étrangers basés ici dénoncent quelque chose de pourri dans le Royaume de Belgique et sont terrifiés par l'incompétence des autorités locales." Jean Quatremer est l’Invité du samedi de LaLibre.be.


Après la publication de votre article dans Libération sur l’Etat belge qui a failli, vous avez une nouvelles fois fait l’objet de critiques acerbes. Certains lecteurs se demandent même "pourquoi vous restez dans un pays sur lequel vous crachez"?

En clair, comme étranger, je n’aurais qu’un seul droit, celui de me taire ! Je suis à Bruxelles, comme plusieurs centaines de mes collègues journalistes, pour suivre les institutions européennes, puisque la capitale de la Belgique est aussi celle de l’Union, et la Belgique. Ma fonction, c’est de décrire ce que je vois, d'informer, de l’analyser, d’être critique et de pointer les dysfonctionnements, même si, et je dirais surtout, si cela déplait et fait mal. Ces attaques ont d’autant moins de sens que je n’ai pas choisi de vivre ici, pas plus que l’ensemble des journalistes et des fonctionnaires européens présents dans ce pays. Pour certains Belges, manifestement, tout étranger, pour se faire accepter, n’a d’autres choix que d’être perclus d’admiration pour la société d’accueil! Cette vision, d’un paternalisme sidérant en soi, est tout simplement intolérable dès lors que l’on prétend l’appliquer à des Européens qui n’ont pas d’autres choix que d’être au cœur de de l'Europe. Si cela en gêne certains, on peut régler le problème simplement en déménageant les institutions. Strasbourg serait ravi ! On ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière…

Vu la répétition de vos papiers écrits à l’acide, certains se demandent si vous n’aimez pas le pays ou si vous dénoncez uniquement son fonctionnement.

Au fil du temps, les critiques de ce type sont devenues très minoritaires. Il faut vraiment être aveugle pour ne pas voir ce que la majorité des citoyens et la quasi-totalité des observateurs étrangers constatent : la Belgique est en déliquescence accélérée. La question n’est pas de savoir si j’aime ou si je n’aime pas la Belgique ou Bruxelles. Comme tout journaliste, je cherche des angles, de préférence les plus aiguës possibles, afin de donner envie à mes lecteurs l’envie de lire mes articles. De plus, le regard extérieur des journalistes étrangers est intéressant pour le pays que l’on couvre. Nous concourons au débat démocratique, nous l’enrichissons. Ainsi, en écrivant ‘Bruxelles, pas belle !’, en 2013, j’estime avoir rendu service aux Bruxellois en replaçant la politique de la ville au centre du débat politique. Vous pensez réellement que les Bruxellois sont heureux de vivre dans une ville que l’on a consciencieusement saccagée à coup d’autoroutes urbaines et d’opérations immobilières qui ont détruit une partie de son patrimoine architecturale, de subir des services publics déficients, comme le ramassage des poubelles ou l’absence totale de coordination des travaux d’entretiens ?

Ce qui blesse aussi, c’est de lire un tel article alors qu’on est à un mois après les attentats de Bruxelles. Était-ce le bon timing pour flinguer la Belgique ?

Mes confrères du Monde ont publié un éditorial au vitriol au lendemain des attentats de Paris du 13 novembre, en qualifiant la Belgique "d’État déliquescent" lorsqu’on a découvert que Molenbeek était un véritable nid de daeschistes. Le site américain Politico a fait exactement le même constat tout comme la plupart des journaux étrangers. J’avais trouvé, à l’époque, que l’on manquait encore d’éléments pour faire une telle analyse, la France n’ayant guère été plus glorieuse pour prévenir la constitution de ghettos ou démanteler les filières djihadistes. Mais, à la fin novembre lors du fameux lockdown de Bruxelles, il est devenu évident que ce pays ne tournait plus rond. C’était une décision totalement folle, alors qu’il n’y avait pas eu d’attentats en Belgique, une décision qui n’a d’ailleurs pas été expliquée à ce jour ! Aucune ville au monde ayant été victime du terrorisme, que ce soit Paris, Londres ou Madrid, n’a subi un tel traitement qui a coûté 0.1% de PIB au pays ! C’était le signe d’une panique totale au plus haut niveau de l’État à un moment où il fallait au contraire se montrer ferme face au terrorisme et rassurer la population. Là, l’État belge s’est avoué vaincu et a affolé ses citoyens.

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Vous vous êtes donc retenu d’écrire en novembre ?

Le Royaume a découvert qu’il pouvait, lui-aussi, être une cible terroriste, tout comme la France. Peut-être lui fallait-il un peu de temps pour réagir, pour se mettre en ordre de bataille ? Difficile de juger dans l’instant. Mais, petit à petit, une accumulation proprement sidérante de ratés dans la gestion politique, policière et judiciaire des attentats ont été révélé témoignant d’une faillite d’État. Ainsi, Salah Abdeslam n’a été interrogé que 2 heures en tout et pour tout la veille des attentas de Bruxelles. Arrêté en France, il serait resté 96 heures en garde à vue sans avocat et on ne l’aurait pas laissé beaucoup dormir... D’autant qu’on savait qu’il avait été en contact avec des membres du réseau qui a frappé Paris et que d’autres attentats étaient sans doute en préparation. Deux heures d’audition seulement, mais qui ont immédiatement fuité grâce à François Molins, le procureur de Paris qui a un peu trop parlé. Résultat, les terroristes, avertis que leur camarade risquait de les balancer, ont décidé de se faire sauter à Bruxelles. Pire : on a découvert que le chef de la police de Malines connaissait le lieu de la cache d’Abdeslam, mais n’a pas jugé utile de transmettre l’information à sa hiérarchie, que des renseignements transmis par la Turquie n’ont pas été exploités, que, selon le pré-rapport du Comité P, les djihadistes étaient parfaitement identifiés, mais n’ont pas été surveillés faute de moyens, que le gouvernement a enterré des rapports de la Commission pointant la sécurité défaillante de l’aéroport et j’en passe sans doute.... Puis, la gestion ahurissante des attentats et de la période post-attentats a confirmé que le lockdown de Bruxelles était bien la démonstration d’un État agissant comme un poulet sans tête.

Vous visez qui là ?

Pas les secours, en tous les cas, qui ont été formidables ! Mais, le pouvoir politique qui, au lieu d’essayer de revenir le plus vite possible à la normale, a accru la panique, à la plus grande satisfaction de Daesh qui n’en demandait pas tant. Ainsi, pourquoi avoir fermé pendant plusieurs semaines la moitié des stations de métro à Bruxelles, stopper la circulation à 19h puis à 21h, fermer la plupart des sorties ? Des décisions délirantes : les rames étaient bondées en fin d’après-midi, tout comme les trams et les bus, ce qui a créé des cibles potentielles pour les terroristes. Toute l’activité de la capitale a été perturbée sans aucune raison rationnelle. Pis : il a fallu un mois pour rouvrir l’aéroport, le poumon économique et la vitrine internationale du pays. En fin rouvert : des files de centaines de personnes que l’on fouille avant de les laisser entrer dans le hall d’enregistrement, là-aussi autant de cibles pour les terroristes, des centaines de passagers qui loupent leur vol et tout le monde qui se renvoie la balle. Et pourquoi cela ? Parce qu’un syndicat policier a exigé, en faisant grève, plus de sécurité à l’aéroport alors qu’il ne se préoccupe pas du métro où pourtant il y a eu plus de morts et de blessés. Et que dire des grèves de Belgocontrol ou des camionneurs, chacun défendant son bout de gras sans se préoccuper de l’avenir du pays, sans aucun sens de l’union nationale, de la dignité nationale. Il devenait difficile de pas épingler la déliquescence de ce qui fut un État.

Sur Twitter, vous conseillez aux voyageurs de passer par Paris ou Schiphol…

Qui a envie de faire la file dehors pendant plusieurs heures avant de pouvoir prendre – ou manquer - son avion ? Brussels Airport avait l’ambition de devenir un grand hub international, mais, à ce rythme, il deviendra vite un aéroport régional incapable de gérer un trafic d’envergure. Autre démonstration de l’illogisme total qui préside aux décisions de l’Etat : à Bruxelles-Midi, il n’y a plus aucun contrôle avant d’embarquer dans le Thalys, alors que la Gare du Nord à Paris est sécurisée. Pourtant, le Thalys a échappé par miracle à un attentat sanglant en août dernier perpétré par un terroriste, de Molenbeek comme il se doit, qui a embarqué à Bruxelles avec ses armes. Surtout, en quoi une gare est-elle moins exposée qu’un aéroport ? Comprenne là-aussi qui pourra.

Certains vous invitent à regarder en France avant de critiquer la Belgique…

Quand vous écrivez sur la France, je vous demande de parler d’abord de la Belgique ? Le reproche n’est pour le coup vraiment pas fondé : je n’ai pas ménagé mes critiques contre le gouvernement français. Les attentats du 13 novembre ont démontré que la France – services de police et de renseignements en tête - a dysfonctionné puisqu’ils n’ont n’a pas pu empêcher deux attentats d’envergure en un an. J’ai aussi été très critique des mesures décidées dans la précipitation par le gouvernement, du rétablissement du contrôle aux frontières à l’État d’urgence en passant par la proposition de déchoir les binationaux accusés de crime et de délit contre la nation de leur nationalité française ou encore par la loi de réforme du code de procédure pénale qui menace l’État de droit. Et puis soyons sérieux. Qu’est-ce qui a fait le plus de mal à l’image de la Belgique ? Mes articles ou les déclarations du ministre de l’Intérieur, le nationaliste Jan Jambon, qui, en quelques jours, nous gratifie d’une sortie antisémite, puis d’une ahurissante stigmatisation de la communauté musulmane ?

A lire les critiques contre vous, le fait que vous soyez français énerve d’autant plus ?

Il y a un certain racisme anti-Français en Belgique francophone qui est totalement toléré et qui ne suscite guère de débat. Vous imaginez une seule seconde qu’on dise "Toi, le Marocain, va plutôt voir ce qu’il se passe à Marrakech!" ou "Toi, l’Algérien, va voir ce qu’il se passe à Alger!" ? En 2013, lorsque j’ai publié "Bruxelles, pas belle", Fadila Laanan m’a conseillé de rentrer dans mon pays pour voir si l’herbe y était plus verte. En France, cela aurait causé un scandale. Pas en Belgique. Que l’on conteste le fond d’un article, soit, mais la nationalité de son auteur, c’est proprement intolérable.

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En parlant du fond, dans cet article, vous aviez épinglé l’état lamentable des tunnels bruxellois. L’avenir vous a donné raison.

Même Charles Picqué, l’ancien ministre-président régional, les a qualifié "d’égouts à bagnoles" et leur état lamentable était un secret de Polichinelle. Pas besoin d’être un expert pour s’en rendre compte. Mais surtout, leur effondrement prévisible n’a pas conduit les politiques à un réexamen des questions de mobilité. Partout dans le monde, on ferme les autoroutes urbaines au bénéfice des habitants : à Boston, l’autoroute qui coupait en deux le centre ville a été enterrée. A Paris, on a fermé les voies expresses intra muros et on commence à recouvrir le périphérique, une tache autrement plus titanesque que la couverture de la petite ceinture. La réalité bruxelloise, c’est que, dès qu’on a de l’argent, on fiche le camp de cette ville tout en y conservant son travail ce qui rend les autoroutes urbaines nécessaires pour les navetteurs. Tout le monde se fiche des Bruxellois : quand je vois à la télévision des journalistes et des politiques discuter doctement de Bruxelles alors qu’aucun d’entre eux n’y habite, cela me sidère ! La fermeture des tunnels obligerait les navetteurs à se réinstaller à Bruxelles ce qui permettrait de lutter contre les ghettos en favorisant la mixité sociale.

Oui, mais la façon de mettre en place le piétonnier n’est pas plus rassurante pour l’avenir de la ville, si ? L’objectif était justement de satisfaire les Bruxellois en interdisant drastiquement la voiture.

Le piétonnier, c’est le symbole de la gestion de la Belgique ! On prend le problème à l’envers. Évidemment qu’il faut un piétonnier, mais après une adaptation des moyens de transports. A Strasbourg, par exemple, ce sont les travaux du tramway qui ont permis de fermer petit à petit le centre-ville aux voitures. Cela a permis aux gens de s’habituer à un centre 100% piétonnier. A Bruxelles, on a fait l’inverse, en bloquant d’une seule traite l’équivalent des Champs-Elysées et de ses alentours, et ce, sans l’aménager immédiatement, sans le rendre attractif, sans alternative de transport et en ne permettant plus le passage d’un côté à l’autre de la ville. Aller au centre-ville en voiture, c’est devenu un suicide. Une nécessité absolue pour l’avenir de Bruxelles se transforme en catastrophe économique ! Il devrait y avoir des écoles pour enseigner ça…

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Vous flinguez toute une série de dysfonctionnements, mais quelle cause commune voyez-vous à cela ?

La Belgique centralisée fonctionnait très bien. Les dysfonctionnements ont commencé avec la fédéralisation du pays et une régionalisation des compétences au fil des six réformes de l’État qui n’obéissait à aucune logique d’ensemble, mais était le résultat de compromis politicien. Six réformes de l’État en moins de 50 ans, des réformes faites sans vision d’ensemble, qui pourrait survivre à un tel traitement ? Aujourd’hui, mis à part quelques juristes pointus, on ne sait plus qui est responsable de quoi et qui décide quoi. Cette lasagne institutionnelle fait que tout le monde ne cesse de se renvoyer la balle. Plus personne n'est reponsable! Même à Brussels Airport, la police accuse l’État, qui lui accuse l’aéroport, qui lui-même dénonce les syndicats policiers. La Belgique est devenu une fabrique d’irresponsables.

Mais il y a bien un responsable de cette évolution ?

Qui a dépecé l’État central, si ce ne sont les nationalistes flamands ? La N-VA devrait logiquement se dire qu’il est temps de décréter un cessez-le-feu afin de remettre de l’ordre dans tout ça. Hé bien, au contraire, il accuse le fédéral d’être responsable de la situation, affirme que tout a parfaitement fonctionné au niveau régional et qu’il faut en remettre une couche afin d’en terminer avec la Belgique. Ce pays est gravement malade et est poussé dans le précipice par les nationalistes flamands. Faire ce constat, c’est ne pas aimer la Belgique ou ne pas aimer les nationalistes ? Cela étant, une Belgique scindée sera peut-être plus efficace que ce qu’elle est désormais.

Que pensent les autres correspondants étrangers basés à Bruxelles ? Ils sont aussi sévères que vous ?

Je perçois un changement radical depuis le lockdown. Tout le monde a pris conscience qu’il y avait quelque chose de pourri dans le Royaume de Belgique. Certains m’ont même dit qu’ils ont peur de tant de dysfonctionnements et d’incompétences étatiques et qu’ils envisagent de rentrer dans leurs pays. Ils n’ont pas peur du terrorisme, présent partout, mais sont terrifiés par l’incompétence des autorités locales qui créent davantage de problèmes qu’il n’en résout, comme l’a montré le lockdown ou la gestion du post-attentats. Disons-le clairement : la capitale de l’Europe peut-elle rester dans un État déliquescent dans lequel le daeshisme prospère librement ?


Entretien: Dorian de Meeûs