Belgique

RENCONTRES

Si c'était à refaire, ils recommenceraient. Sans hésiter. Mais peut-être pas exactement de la même manière... Six ans après la fin des travaux de la commission Dutroux, trois de ses membres se livrent à une autocritique: Nathalie de t'Serclaes, ex-députée PSC (aujourd'hui sénatrice MR) et Renaat Landuyt, ex-député SP (actuel ministre flamand SP.A de l'Emploi), étaient les deux rapporteurs; Claude Eerdekens était -et est toujours- chef de groupe PS à la Chambre.

Un travail dense et bon...

«On a quand même fait un bon travail, en mettant bien au jour les manquements de l'enquête, en particulier le fait que le nom de Marc Dutroux apparaissait déjà comme suspect six semaines après la disparition de Julie et de Mélissa! Aujourd'hui encore, je me dis que c'est incroyable qu'on n'ait pas considéré qu'il l'était», s'étonne toujours Nathalie de t'Serclaes.

«Le travail effectué lors de la première partie était dense et bon, même s'il y a des bémols. On a bien fait de le transmettre en direct à la télévision. Dans le confort feutré d'une commission qui aurait travaillé à huis clos, sans témoins, sans journalistes, je suis convaincu qu'on ne nous aurait dit que le quart de ce qu'on nous a dit», renchérit Claude Eerdekens. «Il y avait une pression psychologique sur les témoins: ils se sentaient interrogés sous le contrôle du pays. Dans un tel dossier, c'était un atout considérable.»

Approbation de Renaat Landuyt: «Cette attention du public était une force plus que morale, qui a fait bouger les choses. C'est ce qui manque aujourd'hui: la Justice est retombée, en dépit des changements, dans son rythme classique, et donc lent.»

Sur le deuxième volet de l'enquête parlementaire -les éventuelles protections dont auraient bénéficié Dutroux et consorts-, les trois commissaires sont unanimes: c'était mission impossible. «J'en ai un très mauvais souvenir. On a commencé à travailler sur des ragots, on courait après des chimères. On aurait dû s'arrêter après le premier rapport», tranche Eerdekens. «On planchait sur des hypothèses. Ce n'était plus la tâche du Parlement», dit aussi Landuyt.

... Et des agressions inutiles

Certains ex-commissaires regrettent aussi des comportements parfois cavaliers. «Il y a eu des dérives dans la manière de mener les débats, de poser des questions: certains témoins ont été agressés inutilement», convient l'ex-députée PSC.

Le chef de groupe PS estime, lui, que les commissaires ont très fort joué les procureurs. «Personnellement, je pense avoir oublié que j'étais avocat de métier. Je ne suis pas sûr qu'on ait toujours respecté les témoins, ça me gêne un peu.» Claude Eerdekens évoque le cas de Martine Doutrèwe, juge d'instruction liégeoise -décédée depuis d'un cancer, NdlR. «Je suis très mal à l'aise vis-à-vis de Mme Doutrèwe parce que j'ignorais qu'elle souffrait d'une maladie grave. Certains commissaires qui ont été trop durs avec elle auraient peut-être eu davantage de respect. Objectivement, je ne vois pas ce qu'on pouvait lui reprocher alors que les manquements étaient dans le chef des gendarmes qui lui avaient caché des choses. A la limite, on a fait le procès de son humeur et de son caractère.»

Le ministre Landuyt ne partage pas tout à fait ce point de vue. «Si j'avais su pour M me Doutrèwe, j'aurais réagi autrement. Mais elle donnait l'image de la Justice qui fonctionne pendant les heures de bureau. Avec tous mes respects, c'est elle qui a prononcé la phrase la plus cruelle qui me reste en mémoire. A propos de l'enlèvement de Julie et Mélissa, elle a dit que ce n'était pas l'affaire la plus importante parce que les peines pour meurtres sont plus graves que pour des enlèvements d'enfants. C'était la logique juridique loin des gens qui explique beaucoup de choses... Je crains que cette distance entre la Justice et la population soit encore grande aujourd'hui.»

Divergences d'appréciation, encore, sur le chapitre relatif aux «Manquements individuels» dans le premier rapport Dutroux. Qui était très dur à l'égard du procureur du Roi de Bruxelles, Benoît Dejemeppe, pour son intervention dans l'affaire de la petite Loubna Benaïssa. La commission a ainsi jugé qu'il ne satisfaisait pas aux conditions requises pour conduire son parquet. «J'ai des états d'âme par rapport à M. Dejemeppe. Cette phrase était une erreur» , concède aujourd'hui le PS Claude Eerdekens.

A l'inverse du SP.A Landuyt: «J'assume toujours cette phrase. Je regrette, mais on doit pouvoir montrer du doigt un procureur qui n'est pas capable de gérer sa boîte. Si personne ne peut être désigné comme responsable dans la Justice, jamais rien ne changera. C'est d'ailleurs encore un débat d'actualité: comment responsabiliser les magistrats sans toucher à leur nécessaire indépendance pour juger les dossiers?»

Ratages à tous les étages

Pour Nathalie de t'Serclaes, la phrase retenue sur le procureur de Bruxelles était excessive, «même s'il fallait dire quelque chose compte tenu du système qu'il avait mis en place à l'époque». L'actuelle sénatrice MR assume la liste des responsabilités individuelles. «C'était impossible de faire autrement: il y avait des ratages à tous les étages. On a parfois été trop loin: je suis tout à fait consciente que des gens ont payé les pots cassés pour ce que nous avons dit, parfois injustement. Mais les premiers à avoir payé les pots cassés, ce sont tout de même les parents, dont on n'a pas retrouvé les enfants! Je peux comprendre que certaines personnes aient eu le sentiment d'avoir été atteintes de manière injuste, mais personne n'a été condamné, nulle part!»

© La Libre Belgique 2004