Belgique

Eclairage

Suite à la saisie par le parquet des dossiers et ordinateurs de la commission (sur les abus sexuels dans une relation pastorale, NdlR) [ ], le point de contact est temporairement interrompu et l’adresse email n’est plus joignable, jusqu’à ce que la situation soit clarifiée." Ce "message important" affiché lundi matin sur la page d’accueil du site www.commissionabus.be, en forme d’avis funèbre, ne laissait planer aucun doute : la commission instituée en 2000 au sein de l’Eglise pour traiter les plaintes pour abus sexuels dans une relation pastorale était déjà cliniquement morte.

En démissionnant collectivement lundi matin, la commission présidée par le pédopsychiatre Peter Adriaenssens, qui devait se prononcer sur la poursuite ou non de ses travaux, a officialisé l’avis de décès. Le professeur Adriaenssens avait déjà annoncé lundi dans la presse flamande qu’il jetait l’éponge, extrêmement déçu de la tournure prise par les événements. "Nous avons servi d’appât" , dénonce-t-il. La saisie de toutes les plaintes dont la commission ecclésiale était en charge témoigne de la méfiance dont ont fait preuve les autorités judiciaires. "S’ils ont opéré ainsi, c’est parce qu’ils ont le sentiment que nous aussi fraudions ou tentions d’étouffer les affaires, non ? Alors que justement je mettais un point d’honneur à travailler en toute transparence" , indiquait Peter Adriaenssens lundi dans "De Standaard".

C’est donc la fin de la commission ecclésiale chargée d’accueillir les plaintes pour abus sexuel commis par des prêtres, des diacres, des religieux, des catéchistes Les victimes pouvaient s’y adresser via un point de contact téléphonique, par lettre ou par e-mail. En dix ans, à peine une trentaine de personnes avaient contacté cette commission. L’éclatement, le 24 avril dernier, de l’affaire Vangheluwe, du nom de l’ancien évêque de Bruges, qui a reconnu avoir abusé d’un jeune garçon de son proche entourage pendant de longues années, a délié les langues. La commission Adriaenssens, qui sommeillait gentiment jusque-là, a connu un brusque coup d’accélérateur. Au cours des deux derniers mois, 475 personnes, surtout des Flamands, se sont ainsi adressées à la commission Adriaenssens pour dénoncer des abus commis par des prêtres ou autres religieux.

Vu l’affluence soudaine des plaintes, la commission interne à l’Eglise a dû revoir sa composition. Les bénévoles qui assuraient l’accueil dans les différents points de contact ont reçu du renfort; des collaborateurs expérimentés ont été recrutés.

Mais l’articulation entre la justice et la commission Adriaenssens a toujours coincé. Par sa nature même, la commission ecclésiale a un statut ambigu, qui donne l’apparence d’une justice parallèle, interne à l’Eglise. Pédopsychiatre, professeur émérite de l’UCL, Jean-Yves Hayez avait pronostiqué les problèmes dès la mise sur pied de la commission : "Dès le début, en 2000, j’avais émis des réserves. On ne peut pas être juge et partie. Ce n’est pas l’institution où des gens ont été agressés qui peut aider le mieux les victimes, en toute objectivité et en toute sérénité." Il fallait s’attendre à de subtils conflits d’intérêt, poursuit le pédopsychiatre. "Ce que j’aurais apprécié, c’est un excellent centre d’information au sein de l’Eglise, qui oriente les plaignants vers des services existants d’aide aux victimes, comme SOS-Enfants."

Tant que la commission traitant des abus sexuels dans une relation pastorale vivotait, les autorités judiciaires ne s’en sont pas vraiment préoccupées. Mais depuis avril, les projecteurs sont braqués sur l’instance ecclésiale qui voit affluer les plaintes. A tel point qu’un accord a été conclu début juin entre le collège des procureurs généraux, le ministre (démissionnaire) de la Justice, Stefaan De Clerck (CD&V), et la commission Adriaenssens. Selon cet accord, la commission prenait elle-même la responsabilité de faire connaître, ou non, à la Justice des faits susceptibles de constituer une infraction, le ministère public restant libre dans l’exercice des poursuites individuelles. Un accord bancal - on l’a vu ! - qui ne lie aucunement les juges d’instruction.

Dimanche, dans "Het Nieuwsblad", le procureur général de Liège, Cédric Visart de Bocarmé, indiquait qu’il n’était pas question d’une collaboration. "Si la commission décide de ne pas transmettre certains dossiers à la justice, c’est sa responsabilité, mais elle s’expose alors à ce qu’un juge d’instruction en ordonne la saisie. C’est ce qui s’est produit."

Sur les 475 personnes qui ont confié leur histoire à la commission, une centaine ont indiqué qu’elles étaient d’accord pour que leur dossier soit transmis à la justice, tous les autres réclamant la discrétion, indiquait lundi le professeur Adriaenssens dans "De Standaard".

Mais pourquoi alors ne pas avoir d’office transmis ceux-là à la justice ? "Depuis le début, nous avons clairement indiqué que les dossiers concernant des victimes de moins de 28 ans devaient être directement adressés à la justice, et pas à nous. Mais au-delà de 28 ans, soit dix ans après la majorité, il y a prescription. Mais même dans ces cas, s’il y avait la moindre chance de poursuites, on faisait suivre le dossier au parquet."

La plupart des victimes qui ont parlé à la commission avaient 40, 50, 60 ans ou plus, indique encore le professeur Adriaenssens, très amer. Et dans un cas sur trois, l’auteur est déjà décédé.

Qui prendra désormais le relais de la commission pour prendre ces victimes en charge ?