Rudy Demotte et le vibrant souvenir de Léa

Entretien réalisé par Paul Piret Publié le - Mis à jour le

Belgique

Ses yeux en brillent... Une mauvaise poussée de fièvre, à l’heure de l’entretien, n’est pas seule en cause. Une véritable émotion imprègne les propos de Rudy Demotte sur l’objet de son choix. Il ne paie pas de mine, pourtant. Il ne doit pas dépasser trois centimètres carrés. Mais la charge affective qu’il dégage est sans prix.

C’est un petit, ancien, modeste médaillon. Le ministre-Président wallon et francophone n’a pas dû le chercher dans ses caisses encore débordantes de déménagement entre Flobecq et Tournai. Cet objet-ci, il l’a toujours sur lui, dans son portefeuille. Tenez, "un jour, je ne le retrouvais plus, mêlé qu’il était avec un peu de monnaie dans une poche. J’ai craint de l’avoir perdu. J’en ai été très angoissé, car j’y tiens profondément. C’est bien plus qu’un objet de famille. Il y a, derrière, toute une histoire."

Une histoire d’épreuves, dont le souvenir ne quitte pas d’un jour Rudy Demotte. Son père est décédé des suites d’un accident après plusieurs mois de coma, à 32 ans. Le petit Rudy avait 5 ans, et sa petite sœur, 1 an. Il en fut d’autant plus profondément affecté que sa mère, à 26 ans, s’en est trouvé, disons, très fragilisée. C’est son arrière-grand-mère qui dut prendre le relais. Plutôt, "qui fut une mère à côté de ma mère. Dans une fonction de maman. Je suis devenu dans sa tête comme un substitut de mon père, qu’elle-même avait déjà élevé".

Cette petite médaille, c’est celle qu’elle porta au cou, jusqu’à son décès, à 93 ans. "Elle a comme "attendu" que je termine mes études universitaires. Jusqu’au dernier moment, elle a souhaité rester à mes côtés. Elle m’avait dit un jour (en picard, on se vouvoyait) : ‘Vous verrez, vous penserez encore bien plus à moi lorsque je ne serai plus là.’ Elle avait raison ! Elle est extrêmement présente dans ma vie. Et je n’ai pas besoin de reconstruire son souvenir comme je dois le faire de mon père. Je la vois encore me couper de petits morceaux de pomme qu’elle m’apportait à ma table de travail, pour me donner du courage..."

Ah !, son arrière-grand-mère Léa. "Léa Meunier. Originaire d’Ellezelles, elle a vécu en Flandre puis est venue rejoindre sa fille à Flobecq. Petite, fine, toujours de noir habillée. C’était vraiment une incarnation de la bonté. Elle a été pour moi source de vie."

Et de foi ? La médaille représente une image de Notre-Dame. "Elle n’était pas pratiquante. Mais elle croyait et priait. Sans ostentation. La foi était pour elle un acte intime. Une foi qui n’a pas été ébranlée malgré une série de grands malheurs, les deux guerres dans des conditions difficiles et de nombreux décès dans la famille."

De quoi glisser sur les convictions de l’arrière-petit-fils "Je suis un agnostique non pas de négation, mais de recherche. Ce n’est pas une foi. Pas une absence de foi non plus, se livre Rudy Demotte en totale simplicité. J’ai la conviction d’une forme de transcendance dont je ne connais pas les contours exacts. Je n’ai pas le confort de ceux qui ont des certitudes. Je me pose beaucoup de questions." Et il lit beaucoup en relation : géographie, biographies Un phénomène, ainsi, l’intrigue beaucoup : celui des ermites. Tel le destin d’Antoine le Grand ou d’Egypte, qui passe pour avoir fondé, au IIIe siècle, l’érémitisme chrétien : "L’ermite n’est pas seulement celui qui s’isole des autres. Il le fait dans un but d’introspection..."

Au fait, le petit médaillon de la chère Léa n’est pas seul. Regardez bien le cliché : il faut le distinguer posé au centre d’une médaille plus grande, plus clinquante, plus récente.

C’est celle que l’élève méritant Demotte reçut en fin d’études secondaires au titre de "prix du gouvernement" On y verrait Sisyphe nanti d’un levier. "C’est un symbole magnifique : dans les conditions sociales difficiles qui étaient les miennes, un encouragement des autorités scolaires. Et un symbole puissant : avec un levier, on peut lever des charges très lourdes."

Oui mais, s’il s’agit bien de Sisyphe, le mythe antique le condamne à un travail sans fin, puisque la charge qu’il soulève retombe inéluctablement au bas de la montagne ! Est-ce si gratifiant, si puissant qu’il le dit ? "J’ai une autre interprétation. Même s’il y a un côté absurde, l’effort a un sens, il n’est pas vain. J’agis toujours dans un doute positif. D’ailleurs, je me remets quotidiennement en cause et je n’ai aucune autosatisfaction, ce qui est peut-être atypique dans le monde politique. Alors, tandis que l’on gravit les pentes, on se forge sa pensée, on peut penser à d’autres choses. Dans le travail, il y a à la fois une fonction aliénante et libératrice."

Allez, il faut imaginer Sisyphe, et Demotte, heureux.

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