Belgique

ENTRETIEN

Ahmed Medhoune dirige l'ASBL Schola ULB à l'origine du premier Forum des innovations qui vient de s'achever.

Qu'est-ce qui vous a pris de vous lancer dans une entreprise d'une telle ampleur?

C'était ma promesse, après le prix Comenius de l'Unesco. Grâce à l'expérience des Tuteurs, j'ai pu découvrir beaucoup d'actions dans les écoles qui, malheureusement, faute de soutien et de reconnaissance, s'enlisent dans le cimetière des innovations. L'actualité est seulement centrée sur le versant déprécié de l'école: l'échec, le décrochage, la violence, la discrimination... Pourtant, face à ces maladies, l'école réagit. Il y a une formidable effervescence! Des enseignants et leurs partenaires extérieurs refusent les systèmes éducatifs qui grincent. Ils mettent en pratique des trésors d'imagination. Ils innovent et prennent le contre-pied du cortège des lamentations et désolations sur l'école.

Pourquoi passent-ils inaperçus?

Parce que notre pays est divisé, le système éducatif aussi. Et que nous ne disposons d'aucun outil pour les répertorier. Nous avons bien senti, en procédant à cet inventaire, que les gens se sentent isolés.

Ces actions aussi discrètes qu'utiles sont-elles en danger?

Bien sûr, oui, elles risquent de s'essouffler. Il faut une expertise pour monter une innovation, aller chercher de l'argent, venir à bout des résistances, lutter contre les scepticismes. C'est pourquoi je revendique la création d'une cellule permanente chargée de cette assistance technique et intellectuelle. Il faut absolument organiser ce soutien. La capacité du politique à transformer le système éducatif est limitée. Mais il existe des mouvements du terrain qu'il faut prendre en considération.

Quel regard portez-vous sur l'échec scolaire et ses causes?

Le public scolaire est diversifié dans ses origines sociales et ethniques. Conséquence: une grande diversité aussi dans les intérêts des enfants, leurs horizons. Surtout quand l'avenir se présente sombrement: contexte économique difficile, taux de chômage important, prix des loyers en augmentation. Alors en amont, il y a l'école. Avant, on pouvait dire qu'on allait à l'école et qu'on récupérait son investissement. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'école, pour moi, c'était comme le Radeau de la Méduse. Je m'y suis accroché de toutes mes forces car cela avait un sens. Je pense que ce n'est plus pareil pour mon fils.

Vous incriminez donc davantage le contexte que l'organisation de l'enseignement...

Il faut absolument améliorer les conditions de scolarisation aujourd'hui inégales. Quand vous allez à l'école pour pauvres, vous avez moins de chances que ceux qui fréquentent une école pour riches. Ce qui fait la valeur d'un diplôme, c'est l'exigence des enseignants. Or ceux-ci ne peuvent garantir le même niveau à tous. Ils doivent parfois revoir celui-ci vers la baisse. Et cette inégalité va encore s'accentuer avec la nouvelle génération d'enseignants, dont beaucoup sont issus de l'immigration et seront dirigés vers les écoles défavorisées. On va gérer l'ethnique par l'ethnique, et c'est une erreur: il faut montrer aux enfants que la mobilité existe, qu'il n'y a rien d'infranchissable. Les initiatives mises à l'honneur aujourd'hui sont là pour redonner un sens.

© La Libre Belgique 2006