Belgique

"Si je peux retourner demain, je fais ma valise tout de suite."

Le regard de Nicolas, 17 ans, d’un naturel plutôt réservé, s’anime quand il évoque son expérience au Bénin, l’été dernier. Comme une dizaine d’autres adolescents "difficiles", il est parti pour un "séjour de rupture" de trois mois dans un village aux alentours de la petite ville de Comé, au sud-ouest du pays. Ce projet-pilote à caractère humanitaire, baptisé "Cap Solidarité", a été mis sur pied par l’ASBL Amarrage. Il vise à déconnecter le jeune de son milieu pour provoquer le déclic nécessaire à l’amorce d’un changement de comportement. Ce sont les Services d’aide à la jeunesse (SAJ), les Services de protection judiciaire (SPJ) et les juges de la jeunesse qui décident d’y envoyer des adolescents de 16 à 18 ans en grande difficulté, pour opérer une coupure radicale avec leur milieu et leurs fonctionnements habituels.

En immersion totale pendant trois mois dans "son village", le jeune aide à préparer les repas, puise l’eau pour cuisiner et se laver, répare les filets de pêche, récolte le maïs et le manioc Un éducateur garant suit le jeune personnellement dans le village durant toute la durée du séjour, en s’appuyant sur le chef de famille. " Sur place, j’ai plutôt participé à la vie aux champs et au moulin , raconte Nicolas. J’ai aussi monté une équipe de foot au village." Avec des maillots de l’équipe de Villers-la-Ville, précise son grand-père, chez qui vit désormais le jeune.

Pierre a 17 ans, comme Nicolas, il l’a précédé sur place cinq mois plus tôt. " Les trois ou quatre premiers jours, l’éducateur reste tout le temps avec nous, puis il nous lâche de plus en plus."

Les jeunes reçoivent 500 francs CFA (90 cents) par jour d’argent de poche. "Avec ça, on peut acheter un paquet de cigarettes, pour ceux qui fument, ou une grande bouteille de Coca."

Après trois semaines au village, l’ado participe à un premier week-end découverte. "Une randonnée sportive pendant deux jours, avec le vélo et la tente." A mi-séjour, c’est une mini-expédition et au bout du séjour, une grande expédition dans le nord, suivie de l’évaluation finale. "C’est là qu’on doit dire ce qu’on va faire quand on rentre" , continue-t-il.

Avant "Cap Solidarité", Pierre était en décrochage scolaire depuis trois ans. "J’étais sans école. J’ai été renvoyé cinq fois, je crois J’avais un gros dossier au SAJ et au SPJ. J’avais mon juge." Le passage dans différents services d’accrochage scolaire, dans des internats, entre les mains de psychologues n’a rien donné. "Des structures qui ne servent à rien. Ça fait chier tout l’entourage" , tranche Pierre, les mains enfoncées dans son sweet blanc, capuche relevée. Le juge lui a laissé le choix : un placement en IPPJ (Institution publique de protection de la jeunesse) ou un séjour au Bénin. "Je me suis dit que c’était mieux de découvrir un pays que de passer trois mois entre des murs que je connais déjà." Un endroit où il a "plein de potes" : "mais à part y faire des connaissances encore pires "

Conclusion : "C’était mieux d’aller me faire crever en Afrique que chier en IPPJ."

La rupture avec son milieu, c’était nécessaire ? "C’était vital." Sans trop s’étendre, Pierre explique qu’il avait un cercle d’amis qu’il voyait en permanence, actifs dans la petite et grande délinquance : vols, drogue, braquages même "On était défoncé toute la journée dans la voiture. Ça faisait deux ans que j’étais dans ce trip-là."

En Afrique, finalement, il ne s’est "pas fait chier ", comme il dit. "J’ai kiffé le Bénin." A tel point qu’à son retour, il a décidé d’y retourner, seul, pendant quatre mois et demi.

Un autre projet a pris forme : Pierre va repartir, dans quelques semaines, avec un copain, " qui a déconné salement" , pour lancer là-bas une ONG, dans l’agriculture ou la jeunesse. Repartir parce que, ici, "ça pourrait repartir en couille".

"Quand t’arrives au Bénin, tu reçois une grosse claque : il n’y a pas cette société de consommation. Les gens n’ont pas grand-chose mais ils ne se plaignent pas et ils partagent. Quand tu reviens ici, ça te met une deuxième claque : tu retombes dans la Belgique et tu te demandes : je suis où ?" Il arrive à Pierre de revoir d’anciennes connaissances, mais quelque chose a changé. " Avant, j’étais tout le temps défoncé et je ne supportais pas le regard des autres. Maintenant, je m’en fous : tu peux me regarder, mais ce sont tes yeux qui vont se fatiguer." Depuis son séjour au Bénin, Nicolas s’est tenu à carreau. "Le juge de la jeunesse demande légèrement des comptes. Pour moi, c’était très positif."

Depuis qu’il est rentré de Comé, fin septembre, Nicolas a réintégré le circuit scolaire : il suit les cours du CEFA (Centre d’enseignement et de formation en alternance) de Court-Saint-Etienne. Un partenariat s’est mis en place avec Amarrage. "Le lundi et le vendredi, je vais aux cours. Je n’ai plus autant d’absences qu’avant. Les autres jours, j’ai un boulot de vente, dans un supermarché." Dans les rayons : Nicolas n’a pas 18 ans; il ne peut pas encore se trouver à la caisse. " Il travaille aussi le samedi" , ponctue son grand-père.

Nicolas avait décroché de l’école après le divorce, très mal vécu, de ses parents et le remariage de sa maman. Grosses tensions à la maison avec elle, son beau-père, les quatre frères et sœurs. "J’avais tendance à prendre le dessus sur ma mère, à jouer le chef de famille." A 16 ans, Nicolas fugue; la police le récupère chez des copains. Après une nuit à réfléchir au commissariat, il est conduit au service de protection judiciaire. Il accepte de partir trois mois au Bénin.

"Quand on arrive là, tout est différent. On ne te regarde pas bizarrement, on ne t’insulte pas. Là-bas, on peut être soi-même sans être jugé. Quand on revient, il faut prendre sur soi pour ne pas retomber. Mais je me sens beaucoup mieux maintenant."