UCL-KUL: "La scission fut une opportunité majeure"

Entretien Christian Laporte Publié le - Mis à jour le

Exclusif
Belgique

L’UCL et la KU Leuven se retrouvent officiellement lundi à Louvain-la-Neuve. Une interview exclusive croisée des recteurs: Bruno Delvaux et Mark Waer.

Ce lundi, quarante ans après la première rentrée de l’UCL à LLN, les deux universités-sœurs s’y retrouvent dans une optique positive.

C’est un moment important pour vous… Même si les liens se sont retissés très vite après le “splitsing”. Depuis 2000, il y a eu moult “matches” aller et retour…

(Bernard Delvaux - UCL) Le "splitsing" a blessé la génération qui l’a vécu, tant du côté des professeurs que des étudiants. Il y a eu des manifestations violentes et des actes très durs. Mon collègue de la KU Leuven, Mark Waer et moi-même avons pensé qu’il était opportun, quarante ans après, de refermer ce chapitre. D’autant que nos deux Alma Maters collaborent pleinement ensemble. La KU Leuven est notre premier partenaire

(Mark Waer - KUL) Et c’est la même chose pour nous.

(BD) D’où l’idée de nous retrouver pour en débattre mais aussi pour montrer ce que nous faisons ensemble en matière d’enseignement, de recherche et du service à la société.

La scission était-elle un mal nécessaire ?

(BD) Ce fut une opportunité majeure. Quand on voit le développement des deux universités, il y a de quoi se réjouir. Le transfert s’est fait en maintenant au plus haut niveau possible nos activités académiques. Et nous avons réussi à développer un concept de ville du futur, multifonctionnelle et avec une âme universitaire. Michel Woitrin voulait que LLN devienne un brasier d’âmes. La ville universitaire est très observée depuis l’étranger. Nous recevons des visiteurs de presque tous les continents, des représentants d’universités asiatiques mais aussi nord ou sud-américaines. Sans parler de tous nos voisins, européens. L’an dernier, la ministre française de l’Education Valérie Pécresse est venue nous rendre visite. Tous sont intéressés notamment par les liens entre l’université et les entreprises à travers le parc scientifique. On rappellera qu’il fut le premier à avoir été créé en Belgique. Nos deux universités sont résolument tournées vers l’avenir avec des évolutions distinctes compte tenu de l’évolution institutionnelle et de l’enseignement. C’est un atout

Louvain a aussi connu un fameux redémarrage…

(MW) On se pose actuellement beaucoup de questions sur les universités. Des études disent qu’il n’y a que deux possibilités pour qu’elles puissent croître. Soit être localisées dans une ville mondiale qui offre moult avantages aux chercheurs comme aux étudiants tout en attirant les investisseurs. Soit être située dans une ville de taille plus modeste - comme les nôtres - à la situation idéale pour nouer des liens avec la société environnante. C’est Stanford, Yale, Oxford, Cambridge, Leyde, Heidelberg ou les Louvain.

Vous multipliez les collaborations. Que pouvez vous exporter ensemble ?

(BD) Sur le plan académique, il y a une codiplomation pour les ingénieurs civils. En matière de génie nucléaire, on s’est profilé compte tenu du manque criant de scientifiques mais nous formons aussi ensemble des ingénieurs de gestion. Nous travaillons aussi sur le programme Erasmus Belgica et allons ensemble à la rencontre de potentiels mécènes. Je pense à la Chaire InBev-Baillet-Latour dans le domaine des relations entre l’Europe et la Russie et entre l’Europe et la Chine. Et il y a une Chaire commune soutenue par GSK focalisée sur le vieillissement qui est quand même un grand problème sociétal. Et puis la Chaire Hoover en matière d’éthique collabore étroitement avec le Metaforum de Louvain.

Vous vous interrogez aussi sur les questions de sens…

(BD) Qu’est-ce qu’une université aujourd’hui ? Comment nous repositionner face à nos valeurs, à nos traditions ? Sans oublier des partenariats dans la recherche sur la pédagogie. Et l’UCL et la KU Leuven ont été les premières à avoir des projets de coopération au développement avec les instances communautaires et sur le plan fédéral. Je pense ainsi aux études sur le bananier du Pr Swennen.

Comment expliquer ce foisonnement d’initiatives communes ?

(BD) On retrouve des communautés d’approche et d’analyse caractérisées par ce qu’on appelle l’esprit Louvain. C’est frappant de le voir chez des chercheurs qui n’ont jamais connu l’université unitaire

Et il y a encore aussi les pôles d’attraction interuniversitaires.

(BD) Sur 47 projets actuels, 27 rassemblent nos universités. Il y en a en sciences exactes comme en sciences humaines et en matière de santé. On en compte une qui existe, avant la lettre, depuis plus de vingt ans avec du côté de l’UCL, Vincent Blondel et du côté de la KU Leuven Joos Vandewalle. Nous sommes des partenaires privilégiés réciproques.

A culture commune, valeurs communes ?

(MW) C’est plus important qu’on ne le pense quand on voit nos positions dans les rankings, les classements. Comme par exemple la banque de données Scopus qui relève la production scientifique des universités et grandes institutions. Nos universités sont premières dans leur communauté. Et ensemble, elles arrivent en dixième position mondiale. Ces cinq dernières années, on a aligné 35 000 publications. C’est une richesse d’appartenir à des langues et des cultures différentes.

C’est le fameux esprit de Louvain…

(MW) C’est lié à nos racines d’université catholique. Ne nous méprenons pas. C’est moins la religion en tant que telle que la référence à la transcendance qui fait que ceux qui passent par chez nous sont convaincus qu’il faut agir davantage pour combattre l’individualisme et l’égoïsme si présents dans notre société. Nos collaborateurs et nos étudiants sont toujours disposés à travailler plus que ne le prévoit l’horaire, à aller au-delà pour rendre service.

C’est par attachement à l’institution ?

(MW) On souligne de plus en plus le succès de communautés de vie plus étroites, où les professeurs sont d’anciens étudiants de la maison. Autrefois, c’était connoté négativement mais aujourd’hui on réalise l’importance de telles bases solides. Sinon vous arrivez à des "Universités Real Madrid" qui achètent de grands professeurs qui sont souvent des individualistes qui ne connaissent pas la culture locale et qui n’ont pas de contacts avec l’environnement direct. Mais ça change. Ainsi la principale université polytechnique suisse cherchait à prix d’or les spécialistes à l’étranger mais a changé son fusil d’épaule. Carlos Brito, le CEO d’inBev ne dit pas autre chose : autrefois lorsqu’il avait besoin d’un directeur, il le débauchait dans la concurrence mais il ne le fait plus parce que ces recrues ne connaissent plus la culture de l’entreprise et ne se motivaient pas comme ceux qui y sont intégrés de longue date.

Quelle importance ont encore le “C” et le “K” ?

(MW) Il faut trouver des alternatives car l’influence de la formation religieuse est en perte de vitesse. Dans une enquête menée auprès de nos étudiants, le fait d’être catholique venait en toute dernière position.

(BD) Je confirme pour l’UCL : l’enquête d’image de 2007 a mis aussi l’appartenance catholique en dernier lieu. Mais l’université reste une chaîne d’humanité qui traverse le temps. Les valeurs qui nous fondent et qui ne sont pas liées à un appareil restent déterminantes. A tous les étages : prenez le dynamisme extraordinaire des kots à projet ou les actions communes de l’Assemblée générale des étudiants de Louvain et de son alter ego flamand, le Loko. Ils sont unis par des valeurs d’humanisme très ouvertes sur la société.

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