UCL: y a-t il eu faute scientifique ou omission d’un fait négatif ?

Laurence Dardenne Publié le - Mis à jour le

Belgique

Je suis sûr d’avoir raison, certain du caractère incontestable du résultat scientifique", affirme catégoriquement le Pr Jacques Donnez, chef du service de gynécologie et d’andrologie aux Cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles, lors d’une conférence de presse organisée dans l’urgence, lundi midi, suite à des articles parus le matin même dans le journal "Le Soir". Pour les intervenants de l’UCL, il s’agissait de " clarifier les soupçons de fraude scientifique dans le dossier de la greffe ovarienne ". On se souviendra en effet qu’en janvier 2011 fut annoncée, en première mondiale, la naissance aux Cliniques St-Luc du premier bébé suite à une greffe de tissu ovarien entre sœurs non jumelles génétiquement différentes. Le dossier est complexe dans la mesure où il intègre à la fois des éléments scientifiques, éthiques et procéduraux propres à l’institution en question. Tentative de récapitulation.

1 Le contexte scientifique. C’est l’histoire d’une patiente qui, en 1992, alors âgée de 15 ans, présente une maladie grave pour laquelle elle reçoit une chimiothérapie agressive ainsi qu’une irradiation corporelle totale. " On sait qu’un tel traitement induit dans 100 % des cas une ménopause précoce et la destruction des follicules (NdlR : cavités dans lesquelles se développe l’ovule)", affirme le Pr Donnez. A l’âge de 32 ans, alors qu’elle se trouve en état de ménopause prématurée avérée, la jeune femme exprime son désir d’enfant. Pour des raisons qui lui sont personnelles, elle refuse le don d’ovocyte. Il se fait que lors de son premier traitement, sa sœur compatible lui a donné sa moelle. " Les études que nous avons réalisées précisent que cette patiente est devenue tout à fait chimérique avec sa sœur, poursuit le Pr Donnez, ce qui signifie que si l’on greffe une partie d’un ovaire de sa sœur - qui était la donneuse pour la moelle -, il n’y aura pas de phénomène de rejet. Nous programmons donc la greffe.

Trois mois et demi plus tard, cette patiente qui n’avait jamais ovulé, et qui n’avait jamais été réglée spontanément depuis son traitement, est réglée. Les ultrasons et les prises de sang prouvent la restauration de l’activité ovarienne." Après une fécondation in vitro, quelques mois plus tard, l’équipe de l’UCL annoncera avec fierté la naissance d’un bébé en bonne santé. Mais voilà, après publication de ces travaux dans deux articles scientifiques, certains éclaircissements complémentaires sont demandés par un certain professeur André Van Steirteghem, éditeur en chef de la revue scientifique "Human Reproduction ".

Pour ce qui concerne les analyses génétiques fournies par la suite, " elles ont prouvé à 100 % que c’était bien la mère donneuse du greffon ovarien qui était la mère biologique du bébé, preuve sine qua non que la greffe avait réussi et avait pu donner naissance à ce bébé ", a précisé lundi le gynécologue belge. L’autre point, peut-être davantage sujet à discussion, portait sur les follicules ovariens. Alors que l’article incriminé mentionnait l’absence de follicules ovariens, justifiant dès lors la greffe, une autre biopsie devait en révéler par la suite l’existence. A cela, le Pr Donnez rétorque que, comme écrit dans un de ses articles, "une première analyse faite par un laboratoire indépendant ne révélait pas de follicules ovariens ", reconnaissant cependant que " d’autres laboratoires ont effectivement, par la suite, détecté quelques follicules primordiaux. Si on fait des coupes multiples chez une femme de 70 ans qui est ménopausée depuis 20 ans, on peut en effet encore trouver à certains endroits des follicules ".

Quant à l’activité de ces follicules, " ils étaient totalement inactifs, fibrosés, en apoptose, affirme encore le Pr Donnez. En d’autres mots, nous avons trouvé dans quelques biopsies des follicules morts ; il n’y avait donc aucune activité ovarienne. Scientifiquement, la présence de quelques follicules inactifs dans une des biopsies ne change en rien la valeur scientifique de la publication.

Comme mentionné dans l’article du Pr Van Steirteghem, toutes les conclusions d’un point de vue scientifique sont donc totalement exactes ." Alors, si cet élément ne change rien au niveau scientifique, pourquoi ne pas en avoir tout simplement fait état dans l’article original ? " Ces résultats sont arrivés par après, répond encore le chef de service de gynécologie. Mais il est vrai qu’ensuite, nous aurions pu mentionner la présence dans une seconde biopsie de quelques follicules primordiaux morts en stipulant que cela ne changeait rien aux indications et aux résultats ." Une petite phrase dans une publication scientifique qui manque : faut-il parler d’une erreur, d’une faute scientifique, d’un manquement, d’une négligence, d’une omission ? "

On pourrait dire que, d’un point de vue scientifique, ce n’est pas une erreur, nous répond le Pr Donnez. Je dirais rétroactivement que je n’ai pas tenu compte d’un élément parce que, scientifiquement, il n’avait aucune valeur. C’est l’omission d’un fait scientifiquement non-important, négatif. Ce n’est pas rapporté par le souci de publier... Cela dit, quand on publie dans une revue comme celle-là, on a droit à autant de mots, il nous faut donc retirer certains éléments " Etaient-ce les bons ?

2 Le contexte éthique. " D’un point de vue bioéthique, depuis la fin des années 80, l’UCL a toujours été très désireuse de savoir ce qui se passait avec l’avènement de toutes ces technologies, précise à son tour le Pr Jacques Melin, vice-recteur du secteur des sciences de la santé, et il y a toujours eu un lien permanent entre les autorités rectorales et le service de gynécologie. Ce dialogue a abouti à une approbation du programme recherche en 1995 ; l’étude s’inscrivant dans la continuité de ce programme. Il n’y a pas eu d’approbation spécifique pour ce projet. De bonne foi, les auteurs ont considéré qu’un accord spécifique du comité d’éthique pour cette étude ne devait pas être obtenu, n’étant pas considéré comme une nouvelle technologie, mais comme l’application de choses existantes sur un nouveau cas ."

3 Les procédures internes à l’UCL. Suite à une plainte déposée en interne à propos d’une publication scientifique du Pr Donnez, l’UCL a procédé à une instruction, comme le stipule son règlement. " Un premier rapport d’enquête a permis dans un premier temps de constater des divergences de vues entre le Pr Donnez et les autorités en charge de l’enquête, a fait savoir l’UCL . Suite à ce constat, de nouvelles analyses biologiques et génétiques ont été effectuées et ont permis de confirmer le caractère incontestable des résultats scientifiques ." Sur base de ces nouveaux éléments, le rapport a été retiré par le vice-recteur.

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