Un jour, la Belgique a raté le train du bilinguisme...

OLIVIER MOUTON Publié le - Mis à jour le

Belgique

ÉCLAIRAGE

Singulier pays que le nôtre... Trois langues nationales cohabitent sur notre petit territoire de 30.528 km2. Mais si les Belges possèdent un art consommé de l'ouverture aux autres, ils peinent trop souvent à communiquer dans la langue de leur interlocuteur national.

La frontière linguistique constitue en effet une barrière psychologique et un écueil législatif d'une portée incompréhensible pour un visiteur étranger. Dumeni Columberg, rapporteur suisse du Conseil de l'Europe, a suscité un tollé en remettant en cause le compromis linguistique à la belge. Du bout des lèvres, ce `naïf´ observateur ajoutait: `Une telle renégociation pourrait déboucher sur l'introduction progressive du bilinguisme en Belgique, en commençant par l'enseignement bilingue dans les écoles.´ Un rêve? Depuis quelques années, un certain nombre de personnalités politiques et d'organisations diverses ont pris conscience du problème et multiplient les initiatives pour renverser la vapeur. Mais il est tard. Et l'évolution institutionnelle du pays a fait des dégâts.

`Notre système prône un unilinguisme exclusif attaché à un territoire´, constate Paul Wynants, doyen des facultés Notre-Dame de la Paix à Namur et auteur d'un ouvrage consacré à l'histoire de l'enseignement. `Le tournant a eu lieu dans les années trente, quand les francophones ont refusé l'inscription du bilinguisme au niveau belge. Il faut se rappeler que cette proposition était alors le fruit des revendications du Mouvement flamand.´ Dans un Etat dominé par une élite francophone, ce dernier réclame avant tout le bilinguisme en Flandre, obtenu par étapes à partir de 1883. Dans l'enseignement secondaire, d'abord, puis dans les universités, rappelle Paul Wynants. `L'étape suivante consistait à obtenir l'égalité absolue des langues´, prolonge-t-il. `Soit le bilinguisme dans toute la Belgique, soit l'unilinguisme régional.´ Les francophones estiment que le bilinguisme étendu à tout le pays représente une concession trop importante. Le 14 juillet 1932, une loi tranche: l'enseignement est unilingue. François Bovesse, grande figure du socialisme francophone, joue les oiseaux de mauvaise augure: `Le bilinguisme est mort, personne ne le ressuscitera.´ En Flandre, un régime transitoire est mis en place pour les francophones présents: les classes de transmutation.

Ce `basculement´ dure plusieurs décennies. `La dissociation des systèmes éducatifs apparaît dans les esprits avant même la Seconde Guerre mondiale´, explique Paul Wynants. `On évoque déjà à ce moment une scission du ministère de l'Instruction publique qui se fera finalement entre 1961 et 1968. L'unilinguisme est renforcé par les lois linguistiques de 1962-63, avec la fixation de la frontière linguistique, le développement de l'enseignement en néerlandais à Bruxelles et le célèbre Walen buiten de Louvain en 1968, quand la section francophone de l'UCL est violemment expulsée.´ Finalement, l'enseignement sera communautarisé le 1er janvier 1989. Rideau. Désormais, il devient pratiquement impossible de déroger à un système qui cadenasse les écoles. Pas question, par exemple, de permettre à des `native speakers´ d'enseigner leur langue maternelle dans une classe de l'autre communauté linguistique car il faut une agrégation de cette Communauté. Pas question non plus, pour une famille originaire du Brabant wallon, d'inscrire son enfant dans une école flamande de la Région bruxelloise. La frontière virtuelle devient un mur de non-communication.

Depuis quelques années, des systèmes particuliers d'immersion linguistique, d'apprentissage précoce ou de cours donnés dans l'autre langue se mettent en place. Non sans mal. `Les Flamands considèrent désormais ces lois de 1962-63 comme intangibles´, dit le doyen des facultés namuroises. Et de manière générale, peu de voix se font entendre pour remettre en cause ce mécanisme général.

Le résultat, c'est que les deux mondes ont tendance à se séparer. Que les efforts visant à apprendre la langue de l'autre communauté cèdent la place à une quête plus `utile´ d'autres langues comme l'anglais - surtout -, l'allemand, l'espagnol ou d'autres encore. Un récent baromètre européen témoignait de cet attrait: 909 pc des élèves du secondaire sont désormais tentés par la langue de Shakespeare. Logique. `Mais en Belgique, l'autre langue nationale sera toujours indispensable sur le marché du travail´, tempère Paul Wynants. `On a un peu trop tendance à l'oublier.´

Dans les universités aussi, le phénomène est préoccupant. Un exemple édifiant? Le nombre d'étudiants flamands présents dans les universités francophones a baissé de près de 10 pc entre 1995-96 et 2001-02, le nombre d'inscriptions passant de 3919 à 3545. Les facultés namuroises ont vécu le choc de façon plus intense encore, elles qui accueillaient traditionnellement un grand nombre d'étudiants néerlandophones en droit. A l'origine de ce déclin? Eh oui, encore une mesure politique... `Un élément psychologique dont l'impact négatif fut considérable n'est autre que le décret du 25 juillet 1996 imposant un examen de maîtrise de la langue française avant l'inscription à l'université´, constate Paul Wynants. L'objectif de ce texte est certes louable: il vise à s'assurer d'une connaissance de la langue maternelle elle aussi en perdition. Le résultat inattendu, c'est une barrière supplémentaire. `Cela a été ressenti en Flandre comme une forme de mesure protectionniste.´

Le rêve du bilinguisme ressuscité par le Suisse Columberg semble bien loin. Même si, ça et là, certains tentent de remonter le courant. A la rame, contre l'Histoire du Royaume...

© La Libre Belgique 2003

OLIVIER MOUTON

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