Belgique

Dans ce dossier, nous n’avons pas pu agir dans la sérénité" , scande un membre du Conseil général de concertation pour l’enseignement secondaire. "Nous avions une vue commune, mais une fois qu’il y a eu des pressions politiques, c’était fini."

Ce "dossier", c’est le projet de création d’une école secondaire à Perwez, dans le Brabant wallon.

En Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), toute demande pour ouvrir un nouvel établissement secondaire est soumise à l’examen du Conseil général de l’enseignement secondaire.

Cet organe, composé de représentants des réseaux, des pouvoirs organisateurs (PO), des syndicats, de l’Administration et de la ministre de l’Enseignement, transmet un avis (positif, négatif ou réservé) au gouvernement, qui est libre de le suivre ou pas.

Jeudi, le Conseil général a rendu "un avis partagé" , c’est-à-dire qu’il n’y a pas eu unanimité, sur le projet de fonder une nouvelle école à Perwez. "A présent, c’est au gouvernement de prendre ses responsabilités" , ajoute-t-on au sein du Conseil général.

Anticiper le boom démographique

"Je savais bien qu’il n’y aurait pas un avis unanimement positif puisqu’aujourd’hui, ce projet fait peur", commente Xavier Cornet d’Elzius, président du CA de l’ASBL "Association de soutien à l’école secondaire de Perwez" (ASESP) à l’initiative du projet, mais aussi conseiller communal (DRC PluS) à Perwez, et commissaire du gouvernement de la FWB.

Pourquoi ce dossier "fait-il peur" , pourquoi est-il soumis à "des pressions politiques" et ne parvient-il pas à faire l’unanimité ? Entre les intérêts des uns et des autres, les rumeurs et les tractations, "La Libre" s’est plongée dans les coulisses du projet.

En 2010, en raison de la hausse de la démographie à Bruxelles et dans le Brabant wallon, le gouvernement de la FWB s’est accordé sur le principe de créer une nouvelle école dans le BW. Une opportunité qu’a saisie la commune de Perwez, le fief d’André Antoine (CDH), ministre du Budget, des Finances et des Sports à la Fédération Wallonie-Bruxelles et véritable cheville ouvrière du projet d’une nouvelle école à Perwez. "Dans les vingt-sept communes du Brabant wallon pas un seul autre dossier n’a été constitué" , relève M. Antoine. "Comment notre projet pourrait-il donc constituer une gêne ?"

Petite commune de l’est du Brabant wallon, Perwez a vu sa population croître de près de 16 % au cours des dix dernières années tandis que le nombre d’enfants en âge de fréquenter l’enseignement fondamental, tous réseaux confondus, a grimpé de plus de 40 % en six ans.

La volonté d’ouvrir une nouvelle école secondaire revêt donc "un élément anticipatif par rapport à l’évolution démographique de la commune" , se défend M. Cornet d’Elzius.

Un élément qui, nous dit-on en revanche au sein du Conseil général, "ne se justifie pas" car, selon les projections de l’Iweps (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique), l’augmentation de la population scolaire en maternelles à Perwez n’est pas attendue avant 2019 et celle pour le niveau secondaire, pas avant… 2030.

Mais M. Cornet d’Elzius pointe un autre élément : le décret "Inscriptions". Perwez est la seule commune de l’est du BW qui n’a pas d’école secondaire dans une commune voisine appartenant à la province.

Or, alors que le décret privilégie la proximité entre école primaire et école secondaire, les trois établissements secondaires les plus proches sont situés à une dizaine de kilomètres, à Jodoigne et Gembloux.

"J’ai commencé à travailler sur ce projet il y a quatre-cinq ans, en prenant contact avec plusieurs directeurs des écoles libres de la région parce que c’est dans ce réseau que j’ai été formé" , raconte M. Cornet d’Elzius.

A ce moment-là, "comme j’étais en contact avec l’enseignement catholique, je cherchais la possibilité de créer une implantation d’une école existante. C’est comme cela que j’ai fondé une ASBL de soutien, l’ASESP" .

"Une petite magouille"

Pendant un an, les contacts avancent bien avec le Collège du Christ-Roi à Ottignies. "J’ai commencé à monter mon dossier , poursuit-il, mais un jour le directeur du Christ-Roi m’a dit qu’il avait la conviction que sa fédération, le Conseil général de l’enseignement catholique (Cgec), ne le soutiendrait pas et il a préféré arrêter."

"Le ministre Antoine s’est alors vu privé de fondement pédagogique pour justifier son projet" , rapporte une autre source proche du dossier. "Et il est revenu avec ça cette année. Visiblement, il s’obstine, au prix d’une petite magouille."

Depuis de nombreuses années, le site des Hayeffes à Mont-Saint-Guibert, une implantation du Collège Saint-Etienne à Cour-Saint-Etienne souhaite obtenir un numéro de matricule et devenir une école à part entière. "Mais il nous a été rapporté que le numéro de matricule des Hayeffes serait obtenu rapidement cette année , poursuit notre source, en échange de quoi le Segec ne se montre plus en désaccord avec la création d’une école secondaire à Perwez."

Une lecture des faits que réfute le Secrétariat général de l’enseignement catholique (Segec). "Ces deux dossiers ne sont en rien liés , y affirme-t-on. La demande d’obtenir un numéro de matricule pour le site des Hayeffes est bien antérieure à celle de la nouvelle école de Perwez. Le Conseil général a d’ailleurs rendu un avis unanime favorable."

Soutien d’Antoine à un hall sportif

"Lâché" par le réseau catholique, Xavier Cornet d’Elzius s’est alors tourné vers le réseau libre non confessionnel (Felsi) "aux environs de mars-avril 2012" .

"J’ai rencontré Michel Bettens (NdlR : secrétaire général de la Felsi) et il a été enthousiaste." Le projet porte, ici, non plus sur la création d’une extension, mais bien d’une école du réseau Felsi. "Il n’y a aucune raison particulière de ne pas soutenir ce projet. Il y a clairement un besoin local" , déclare, pour sa part, M. Bettens.

Mais il se murmure qu’ici aussi, il y aurait eu un "deal" . "En échange du soutien de la Felsi au projet de Perwez" , reprend notre interlocuteur proche du dossier, "André Antoine a apporté son soutien et les deniers régionaux (NdlR : 920 140 euros) à la construction d’un hall sportif à l’école internationale Le Verseau à Wavre" , une école privée appartenant au réseau… Felsi. "Le ministre a emballé cela en disant que ce hall des sports servirait aussi à la communauté après les heures d’école. Mais je ne vois pas bien qui va aller se perdre là-bas, à côté de l’autoroute, pour aller faire du sport le soir."

Du côté de la Felsi, on dément formellement. "Ce n’est pas notre manière de procéder , assure Michel Bettens. L’idée n’est pas de faire du donnant, donnant."

Ouverture le 1er septembre 2014

Quelle sera, à présent, la suite réservée au projet de Perwez ? L’avis du Conseil général va être transmis à l’exécutif, qui devra décider si oui ou non il accorde son feu vert.

La prochaine réunion du gouvernement est prévue le 16 janvier. Dans les rangs de la majorité, on présuppose déjà que "c’est un dossier qui passera en gouvernement" .

Car le temps presse… Si, comme l’escompte M. Cornet d’Elzius, l’école de Perwez accueillera ses premiers élèves dans quatre classes de 1ère secondaire (dont une à deux en immersion en néerlandais) dès septembre 2014, la décision du gouvernement doit intervenir rapidement car "je dois rentrer mon nombre de classes pour le 31 janvier au ministère de la FWB" .

"Comme bourgmestre de Perwez, j’ai lancé ce projet avant la campagne électorale de 2012 , reconnaît André Antoine, mais vu les besoins, je ne vois pas en quoi j’ai mal agi. Et au niveau du gouvernement, c’est Mme Schyns (CDH) (NdlR : ministre de l’Enseignement) qui viendra avec un dossier complet mi-janvier selon la procédure idoine. Et ce n’est qu’à ce moment-là que je pourrai intervenir."

L’ouverture plus que probable d’une école secondaire à Perwez va créer "une concurrence déloyale" , craignent encore certains acteurs, notamment vis-à-vis de l’Institut Saint-Albert de Jodoigne. André Antoine veut rassurer : "La pression démographique est telle qu’il n’y a pas d’inquiétude à avoir."

L’année scolaire 2014-2015 nous le dira.