Une enquête vite menée. Vite bâclée ?

Audience Annick Hovine Publié le - Mis à jour le

Belgique

Qui a dit que la justice lambinait ? Qu’elle traînait pour boucler des affaires simples - en apparence ? Qu’il s’écoulait trop de temps entre l’arrestation des auteurs et leur jugement ? Ici, rien de tout cela. Le dossier examiné mardi par la 54e chambre du tribunal correctionnel de Bruxelles concerne une violente agression commise à la sortie d’un dancing la nuit du 8 au 9 juin dernier. A peine trois mois plus tard, Ahmed(*), qui reconnaît les faits, et Omar(*), qui les nie, doivent répondre de leurs actes. Une enquête rondement menée.

Et vite bâclée ? L’instruction d’audience révèle un dossier d’une confondante vacuité et des questions béantes dans lesquelles la défense s’engouffre. On y trouve un PV initial, les interrogatoires des suspects, l’audition des victimes. Point. Pas de vérifications, pas de recherche de témoins, pas d’enquête de téléphonie. Rien d’autre que les déclarations des protagonistes - réels ou supposés.

Cette fameuse nuit, Amélie(*), 17 ans, et son copain Carlos font la fête au "You", un night-club couru à deux pas de la grand-place. Vers 4 heures du matin, à leur sortie, la virée tourne au cauchemar. Rue de l’Escalier, le couple se fait encercler par cinq voyous. Carlos se fait arracher la chaîne en or qu’il porte autour du cou et frapper avec un cric. Amélie, paniquée, planque son iPhone dans son soutien-gorge : elle est retenue fermement par le bras; ses assaillants la palpent sur tout le corps, à la recherche du téléphone.

Un témoin de la scène appelle la police : la bande s’enfuit. La patrouille, qui intervient très rapidement, interpelle un homme qui vient de laisser glisser à ses pieds une chaîne en or - celle de Carlos. Ahmed prétend d’abord qu’il l’a trouvée à terre avant de reconnaître sa participation à l’agression : il est en détention préventive depuis le 9 juin pour vol avec violence commis en bande et la nuit.

Omar, lui, a été interpellé une demi-heure plus tard sur la grand-place : la police l’a ramené dans son combi et l’a présenté à la victime. Amélie le reconnaît : il porte un pull rayé blanc et gris, comme son agresseur. Le prévenu, tout juste majeur, jure pourtant avec véhémence qu’il n’a rien à voir avec cette histoire. Omar était ivre, c’est vrai, mais sa copine venait de lui annoncer qu’elle le quittait. Il était allé noyer son chagrin dans un bar "Je le jure sur la vie de ma mère. Vous allez faire une erreur. Je ne suis pas un voleur. Je transpire pour avoir ce que je veux. Le vrai est dehors et il a bien dormi" , avait-il déclaré au juge d’instruction. Après 5 jours de détention préventive, la chambre du conseil a libéré Omar, qui reste inculpé de tentative de vol avec violences et d’attentat à la pudeur.

En rentrant chez elle à l’aube, Amélie ne raconte pas ce qui s’est passé. Mais elle cesse d’aller à l’école, de peur de se retrouver nez à nez avec ses agresseurs. Elle se cache chez une amie pendant la journée. Son comportement change : elle ne mange plus, dort mal, se montre constamment angoissée. Cinq jours passent : elle finit par se confier à sa maman. Les cauchemars s’installent comme des crabes. Les "flashes" de l’agression tournent en boucle : la plaie à la tête de Carlos, la barre de fer, l’agresseur qui lui fait mal en immobilisant son bras gauche, la panique Le médecin traitant de la jeune fille identifie un stress post-traumatique. Amélie ne passera pas ses examens de 4e année secondaire, section esthétique; elle devra redoubler son année.

Pour le parquet, les préventions sont établies : Ahmed et Omar méritent chacun 40 mois de prison. Circonstance aggravante : ils ont agi en bande et la nuit. Les deux prévenus affirment pourtant mordicus ne s’être jamais vus avant les faits. "Je ne connais pas Omar. Il n’était pas là cette nuit-là" , répète calmement Ahmed à l’audience. Vrai, faux ? C’eût été facile, au cours de l’enquête, de vérifier si ces deux-là avaient des contacts téléphoniques

Toujours est-il que le premier prévenu reconnaît les faits. Apprenti mécanicien de 19 ans, Ahmed n’a pas le profil des prévenus qu’on rencontre habituellement dans les prétoires, plaide son avocate. "C’est loin d’être un multirécidiviste. S’il a déjà eu des accrocs avec la justice, c’est la première fois qu’il est en prison. Il vient d’y passer 3 mois bien tassés et il a fait un véritable travail sur lui-même." Dans un courrier adressé au tribunal, il transmet ses "sincères excuses" , promet de faire de son mieux pour "redresser sa vie" et demande une deuxième chance, pour terminer ses études et travailler. "Il se prend en mains, il n’est pas du tout oisif. Il a déjà décroché des contrats de stages et des travaux d’intérim pour aider sa famille."

Ce n’est pas un cadeau pour lui de se retrouver devant la 54e chambre, spécialisée dans les affaires de mœurs, "et qui n’a pas la réputation d’être la plus laxiste" , glisse encore l’avocate. Les faits qu’il a commis sont graves, mais ils n’ont rien à voir avec un attentat à la pudeur. Une peine de travail serait la plus adéquate pour permettre à Ahmed de reprendre sa vie en mains.

A son tour, l’avocat d’Omar ne cache pas son indignation devant le "zèle" des enquêteurs, "qui ont confondu vitesse et précipitation" . Dans son audition initiale, relève l’avocat, Amélie ne parle pas d’un fait connoté sexuellement : elle se borne à dire qu’on a tenté de lui voler son GSM. Ce n’est qu’en juillet, devant le médecin légiste, "et donc après les examens" , qu’elle évoque subitement des attouchements. "J’essaie de comprendre. Mais c’est peut-être moins spontané qu’on pourrait imaginer. Une année ne se rate pas uniquement sur des examens." N’aurait-elle pas été en échec même sans agression, lâche-t-il. Amélie avait déjà dû recommencer une année et le 8 juin, quand elle fait la fête en boîte, on est en pleine session

Revenant à son client, il conteste le seul élément qui l’accable : son pull rayé blanc et gris, reconnu par Amélie. "Une preuve irréfutable , raille-t-il. On a fait du all-in-one : il y a eu une seule audition de la victime après la chasse à l’homme au terme de laquelle on lui a présenté mon client. Il était peut-être un peu trop bronzé Mais à quel moment le détail vestimentaire a-t-il été fixé ? Au moment de l’agression ou au moment où elle l’a vu dans le combi ?"

Les agresseurs étaient cinq, ajoute l’avocat : où sont les autres ? Qu’a-t-on fait pour les retrouver ? "C’est une enquête bâclée : rien n’a été fait et c’est préjudiciable à la qualité du dossier dont les éléments sont insuffisants pour fonder une conviction" , assène-t-il. La défense réclame donc l’acquittement d’Omar. Si, malgré tout, le tribunal devait infliger une peine de prison à son client, il demande le sursis, par bon sens, "pour ne pas tout foutre en l’air" : demain, Omar démarre un travail de "clarkiste" dans une boulangerie industrielle.

L’affaire a été mise en continuation au 25 septembre, pour actualiser les casiers judiciaires. Il y aurait beaucoup d’autres choses à faire

(*) Prénoms d’emprunt.

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