Belgique

EVOCATION

Chaussée de Louvain à Saint-Josse-ten-Noode. Dans un quartier qui change à vue d'oeil, l'appartement d'Albert Ballieu ne l'a guère éloigné - une encablure à peine - de la maison où il passa une grande partie de sa vie.

Né en 1916, il est le dernier des neuf enfants de celui dont il garde une très vieille photo, carte postale au verso, dédicacée à un fils auquel fut laissé ce simple conseil: `Fais ce que tu dois´. L'écho d'une époque où le mot `devoir´ n'était pas encore tabou... Sont aussi conservés, de précieux documents et surtout la mémoire des récits du père, Alphonse Ballieu.

Résistant pendant la Première Guerre mondiale, celui-ci fit partie de la tournante des imprimeurs qui éditèrent `La Libre Belgique´ clandestine en prenant les plus grands risques. Selon Pierre Goemaere, qui a raconté cette épopée dans un livre publié au lendemain du conflit, il `fut, à l'oeuvre, d'un réel dévouement´. Beaucoup d'autres, bien sûr, ont mérité les mêmes compliments. C'est à titre d'exemple que nous évoquons ici l'un d'entre eux.

Égrenant ses souvenirs, notre interlocuteur ne peut se départir d'un sentiment d'injustice globale. Chaque commémoration voit revenir, à juste titre, les noms de Gabrielle Petit, Edith Cavell, Philippe Baucq... Mais qui citera les combattants de la plume? `La presse clandestine à cette époque était aussi téméraire que les résistants de 40-45, sinon plus, nous dit-il. Le but de `La Libre Belgique´ était de raffermir et d'encourager le patriotisme belge´. D'autres publications, comme `La Vérité´ ou `De Vlaamsche Leeuw´, poursuivirent le même objectif, sans toutefois atteindre la notoriété de `La Libre´. C'est cette dernière que Philippe Baucq, qui aidait des volontaires à passer aux Pays-Bas, distribuait le jour de sa fatale arrestation.

IMPRIMERIE PATERNELLE

Alphonse Ballieu, lui, était originaire de Nivelles où il avait appris son métier. Il s'était installé en 1902 dans la capitale pour ne pas faire concurrence au patron qu'il l'avait formé. Le style très Art nouveau de son magasin, au 13 chaussée de Louvain, ne manquait pas d'audace. L'immeuble décoré en 1908 abritait, en même temps que la famille, l'entreprise paternelle d'imprimerie-lithographie, de fournitures de bureaux et de librairie. On y trouvait la deuxième linotype qui ait été achetée et mise en service à Bruxelles. Le foyer ne cessait de s'agrandir et tout baignait en somme quand, en été 1914, la Belgique tomba sous le joug.

Le rôle de ce petit patron dans l'histoire des journaux interdits? On peut le définir comme celui d'un simple rouage mais dans ces moments-là, il n'est pas de rouages qui ne comptent grandement. Tout, de la rédaction à la diffusion de `La Libre´ clandestine, est l'oeuvre d'une véritable armée des ombres, forte de plusieurs centaines de combattants, dont une belle proportion de combattantes. Ils (et elles) apprennent vite que leur engagement est de ceux qui peuvent conduire au poteau. Il s'en trouve pourtant d'assez téméraires ou inconscients pour aller glisser la dernière édition de la revue jusque... dans la boîte aux lettres du gouverneur général Von Bissing. Un photomontage resté célèbre montrera d'ailleurs, dans le trentième numéro, l'officier allemand attelé le plus sérieusement du monde à la lecture du brûlot, avec cette légende jouissive: `Notre cher Gouverneur, écoeuré par la lecture des mensonges des journaux censurés, cherche la vérité dans `La Libre Belgique´´...

Sans beaucoup de régularité dans la parution et pour cause, il y aura 171 livraisons - cela fait une par semaine en moyenne -, qu'on va s'arracher de Liège à l'Yser et dont la saga va passionner le public outre-Manche et même outre-Atlantique. Mille exemplaires pour le premier numéro au début 1915, quatre mille dès le septième, vingt-cinq mille quand la machine tournera à plein rendement, début 1916. Nulles signatures d'auteurs ou d'éditeurs, bien sûr, n'apparaissent sur ce périodique qui se dit domicilié dans `une cave automobile´ !

UNE SONNERIE PREVIENT DES PERQUISITIONS

Les maîtres d'oeuvre sont Victor Jourdain, cofondateur du `Patriote´, et Eugène Van Doren, à la tête d'une usine de cartonnage. Quand ils seront trop brûlés, la relève sera prise par l'abbé René-Gabriel Van den Hout, proche du cardinal Mercier, aidé par l'abbé Hemeleers, professeur comme lui à l'Institut Saint-Louis à Bruxelles.

Dans le réseau des participants, de ceux qui écrivent à ceux qui éditent et répandent la bonne parole, on ne se connaît généralement pas. `Le cloisonnement des services est la règle comme dans tout mouvement souterrain digne de ce nom´, observe Pierre Stéphany dans son `Histoire d'un journal Libre´ (Duculot, 1996).

Au début de l'aventure, Victor Jourdain rédige pratiquement tous les articles. Pour ne pas être surpris, alors que les perquisitions commencent à se faire fréquentes, il s'enferme dans un bureau au deuxième étage de l'immeuble du `Patriote´, rue Montagne-aux-Herbes-Potagères, où une sonnerie électrique est mise en place afin de l'avertir en cas de danger. Pour cacher les manuscrits, l'imaginatif Van Doren a foré des cachettes dans l'épaisseur des portes. On utilise aussi les tuyaux des radiateurs ou, pour aller porter la copie chez l'imprimeur, une canne creuse. Les propagandistes appelleront ce siège improvisé la Konspiratur.

Les dispositifs sont à ce point efficaces que certains de leurs artisans les plus actifs reçoivent parfois, d'une main bien intentionnée, un exemplaire du journal auquel nul ne se doute qu'ils collaborent. Il arrivera même qu'un ami de Jourdain, prétendant connaître les directeurs de la feuille clandestine, vienne lui proposer de servir d'intermédiaire pour que sa prose puisse y être publiée. A quoi le patriarche répondra: `Non, pas cela... Voyez-vous: c'est trop dangereux!´

FAUSSES BARBES ET DEGUISEMENTS

Certaines histoires, qu'une longue tradition orale a transmises depuis ce temps, nous paraissent trop belles pour être vraies. C'est assurément le cas pour l'affaire du billet anonyme qui aurait été adressé au chef de la police secrète allemande, disant: `Monsieur, j'ai l'honneur de porter à votre connaissance que le directeur de `La Libre Belgique´ est M. André Vésale, habitant place des Barricades, à Bruxelles´.

Sur quoi un peloton en armes aurait été envoyé pour cerner ladite place et frapper à toutes les portes à la recherche de ce M. Vésale, sous le regard impassible de la statue du célèbre anatomiste de la Renaissance! Il est difficile d'assurer que l'épisode est véridique, d'autant plus que certains anciens racontent exactement la même farce comme ayant été commise pendant la Deuxième Guerre mondiale, avec les hommes de la Gestapo dans le rôle des balourds ennemis.

Il est certain, en revanche, que l'arme de la ruse est abondamment mise à contribution entre 14 et 18. Adepte des fausses barbes et des déguisements, Van Doren se sert de faux noms auprès de ses imprimeurs successifs. Pour savoir de quelles presses est sorti tel ou tel exemplaire, il faudrait se baser sur les caractères typographiques propres aux uns ou aux autres. Les compétences qui auraient pu faire ce discernement dans les collections du journal ont sans doute disparu. La contribution d'Alphonse Ballieu est contemporaine, entre autres, d'un numéro fameux où fut introduite la reproduction photographique du carnet de paye d'un ouvrier belge revenu d'Allemagne.

`Ce document, écrit Goemaere, établissait d'une manière éclatante les mensonges des promesses allemandes qui tentaient d'attirer les travailleurs en leur faisant entrevoir des `salaires inconnus en Belgique´. Que de malheureux sur le point de se laisser séduire, avouèrent plus tard en avoir été retenus par ce petit document de `La Libre Belgique´ !...´

DES ENQUETEURS VENUS DE BERLIN

Autre cible de nos prédécesseurs d'il y a trois générations: ce qu'on appellera l'activisme, la collaboration de milieux flamingants aux projets allemands de splitting de la Belgique. `Le peuple flamand, lit-on dans le numéro 45, sait comment les Allemands se sont conduits à l'égard des Polonais, des Alsaciens-Lorrains, des Danois, du Sleswig (sic). Comment ils ont opprimé ces races dans leur langue et leurs aspirations...

La Mère-Flandre sait que sur son propre sol, où elle entend sans cesse la voix du canon allemand, ce sont ses fils qui luttent et meurent pour défendre le dernier lambeau du sol ancestral et ne peut que pleurer quand elle voit que l'ennemi verse le poison dans le sein de ses enfants; elle se révolte quand elle voit qu'une poignée d'aveugles croient la servir en acceptant les avances du tentateur: Timeo Danaos...´

Excédé par la feuille résistante qui met un malin plaisir à brouiller les pistes, l'occupant finit par faire venir de Berlin une équipe de fins limiers, hommes et femmes, spécialisés dans le démantèlement des groupes subversifs. On les a appâtés notamment par la promesse d'une prime de 100.000 marks s'ils arrivent à débusquer les `traîtres belges´. Mais la traque est à peine commencée que `La Libre´ sort avec, étalées bien en grand, les photos de tous les agents `secrets´ (qui ne le sont plus du coup), accompagnées de ce commentaire en forme de défi: `Nous sommes heureux de pouvoir déclarer que la Direction de La Libre Belgique a fait déposer à la Deutsche Bank une somme de 100.000 marks destinée à doubler la récompense de ce que touchera celle d'entre ces dames ou celui de ces messieurs qui voudra bien venir nous saluer dans nos bureaux´.

TRAVAUX FORCES ET AMENDES

Evidemment -et malheureusement-, cette épopée résistante ne se résume pas à un catalogue de victoires éclatantes de la zwanze bruxelloise sur la `Teutonie´ abhorrée. L'étau finit par se resserrer autour de la Konspiratur et la gazette est bien près, un temps, de disparaître. Trente-deux distributeurs sont pincés à Anvers en février 1916. Van Doren doit se cacher. Plusieurs dizaines de condamnations sont prononcées à Charleroi, la plus lourde étant douze ans de travaux forcés pour le père Dubar, du collège St-Michel à Bruxelles. Conscient du danger, Ballieu ne conserve rien chez lui, hormis le nécessaire cliqué du titre. Mais il est arrêté à son tour, en novembre 1917, à la suite d'une dénonciation. Il ne retrouvera la liberté qu'à l'Armistice.

`Après la guerre, mon père n'a jamais voulu être décoré, explique le fils. Et pourtant, sa santé a été altérée par sa détention à Vilvorde. Par discrétion, il n'a jamais parlé de sa prison. Je lui ai seulement fait obtenir la médaille du prisonnier politique´. Son épouse, soupçonnée de complicité, connaît elle aussi la geôle pendant trois mois alors qu'Albert, qui est encore un bébé, est emmené avec son frère, le temps qu'on les place. Les quatre ou cinq ouvriers de l'entreprise vont également sous les barreaux pendant quelques jours.

Par ses activités, l'imprimeur a `mérité´ les travaux forcés et 3000 marks d'amende. Il ne peut recevoir que de rares visites et adresser aux siens quelques lettres, écrites au crayon. Pendant ce temps, pour `La Libre´, la saignée continue. Au début de 1918, soixante-neuf de ses collaborateurs tombent d'un coup dans `les griffes boches´, comme on dit alors. Certains mourront sur la paille des cachots. Des imprimeurs, Goemaere écrit que `tous, l'un après l'autre, durent cesser le travail, soit qu'ils fussent pris par l'ennemi... soit qu'ils le fussent par la `frousse´´. Certains ont fait payer leurs risques à très haut prix. D'autres, la plupart, y ont mis leurs biens en péril.

FAIS CE QUE TU DOIS

La paix revenue, il faudra du temps à la maison Ballieu pour redémarrer. `Les Allemands avaient démonté le matériel et l'avaient remonté à l'Institut cartographique du bois de la Cambre, raconte Albert. Après le départ de l'occupant, mon père a dû faire des pieds et des mains pour le récupérer. Beaucoup de choses avaient été endommagées et il y a un moteur qu'il n'a jamais retrouvé´.

Puis, retour à une vie normale, bien remplie... `Mon père travaillait vingt heures par jour en moyenne. Je lui disais: `Papa, va dormir´. Et il dormait... sur les planches dans l'atelier´. Mme Ballieu, quant à elle, figure à Saint-Josse parmi les premières candidates aux élections législatives, dans le régime de l'après-Grande Guerre où les femmes, non encore électrices, sont néanmoins éligibles. L'enfance d'Albert baigne aussi dans les récits de nombreux résistants qui fréquentent l'atelier paternel, tels les Van den Plas, Anciaux, Convend, de Boodt, de Coninck, Somers, Havaux...

Mais pour cette génération, le temps des épreuves ne connaît qu'un bref répit. Le 10 mai 1940, premier jour des nouvelles hostilités en Belgique, un bombardement détruit la maison et l'imprimerie à 5 heures 17. Albert n'a eu que le temps de voir les avions arriver. Un frère, qui était dans son lit, est tombé dans la rue sur les gravats. `Mon père avait alors soixante-huit ans, se souvient notre interlocuteur. Cette bombe l'a choqué. Il a été convaincu qu'elle n'était pas tombée sur notre maison par hasard mais bien parce qu'il avait été résistant en 14-18. Cela l'a miné pendant six ans, jusqu'à sa mort peu après la Libération´.

Il y avait laissé une partie de sa vie. Mais il avait `fait ce qu'il devait´.

© La Libre Belgique 2002