Une pédagogie de supermarché

Benoit WAUTELET - Maitre-assistant en langue française, Publié le - Mis à jour le

Belgique

Pour le commun des mortels, faire ses courses est inoffensif. Pour tout enseignement dans la catégorie pédagogique d’une haute école, il en va tout autrement. On entre guilleret, caddie à la main, pour acheter son bifteck et son fromage de chèvre; on en ressort déprimé, une mauvaise grammaire sous le bras, qui servira de contre-exemple aux étudiants. Enseigner est un travail à temps plein (même en vacances, on cesse rarement de penser à ses cours), ce qui implique qu’on est toujours accompagné de sa part d’enseignant : sa curiosité et son intérêt professionnel.

Naturellement, allant acheter son bifteck, le citoyen-enseignant (ou enseignant-citoyen, corrigeront certains) s’égare, au grand dam de sa dame, dans le rayon littérature et, plus précisément, dans celui que son enseigne préférée désigne sous l’appellation de "livres scolaires". Enthousiasmé à l’idée de choisir son steak, notre chaland revient déprimé. Qu’a-t-il donc trouvé de si déprimant, notre pédagogue ? Tout. Enfin, non, soyons honnête, pas tout, disons beaucoup de choses. Un livre de 250 pages pour aider ses étudiants à correctement accorder un adjectif (y a de quoi dégoûter le plus appliqué ), un autre livre avec autant de pages pour bien écrire ses participes passés (qui, à bien y réfléchir, ne sont quand même qu’un détail orthographique - première levée de boucliers), une grammaire (qui n’en a que le titre), prénommée Maurice ,dépassée sur bien des points, des cahiers de devoirs de vacances rédigés par des Français sous une terminologie française (et ne correspondant pas à la terminologie de la Communauté française, pourtant bien plus logique), un témoignage superentraînant titré "Madame, vous êtes une prof de merde" (acheté malgré tout, puisqu’il s’agit de bien connaître ses ennemis), un bouquin titré "dictées, la compil’"(horreur et damnation), une anthologie des meilleures dictées de Bernard Pivot (bon sang, quand bannira-t-on les dictées de l’enseignement - deuxième levée de boucliers), un court opus de devoirs complémentaires démagogiquement appelé "réussis ta 1ère année" (mettre la pression plus tôt, c’est possible), des dictionnaires différenciés par années scolaires (comme si on avait besoin d’un dictionnaire différent chaque année ).

Ah! et un livre de Philippe Meirieu (miracle), ainsi que le superbe "vocation Prof" de Frank Andriat. A quand un "obtenir son CEB pour les nuls". Pas un livre de méthodologie, pas un livre de didactique, pas une grammaire potable (c’est-à-dire respectant le Code de terminologie grammaticale et ne datant pas des années 60), rien "Des joujoux" à l’usage des braves. Pour se procurer des outils solides, concrètement utilisables en classe, il faut se rendre dans des librairies scientifiques spécialisées (difficile, voire impossible de trouver dans des villes non universitaires).

En agrégation, une professeure s’étonnait que les enseignants ne lisent pas, malgré la flopée de livres qui leur sont destinés. Normal, au vu de la difficulté de se procurer de tels livres. Que fait la Communauté française, que font les éditeurs scolaires ? Il faut réfléchir à mettre à disposition du corps professoral les standards de la littérature didactique, des outils performants, faciles d’accès, largement distribués et à prix démocratique. C’est un tort de ne pas le faire et un manque à gagner pour la qualité (déjà bonne, quoi qu’on en dise) de l’enseignement.

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