Belgique

L'ancien Premier ministre belge Wilfied Martens (77) est décédé dans la nuit de mercredi à jeudi, a communiqué le Parti populaire européen (PPE), dont il était le président. M. Martens est décédé à son domicile de Lokeren en présence de son épouse Miet Smet et de ses enfants. Il avait fait ses adieux à ses proches au cours des derniers jours.

La Libre a appris en exclusivité que des funérailles d'Etat allaient être organisées. Cela implique la mise en place d'un protocole très particulier, incluant la présence d'un représentant du Roi et de délégations militaires. La famille de Wilfied Martens a évidemment dû donner son accord pour la tenue de telles funérailles. Celles-ci auront lieu le samedi 19 octobre dans la cathédrale Saint Bavon de Gand.


La ville de Lokeren ouvre un registre de condoléances

La ville de Lokeren a ouvert jeudi un registre de condoléances à la suite du décès de l'ancien Premier ministre, a indiqué le bourgmestre, Filip Anthuenis (Open Vld). Le registre de condoléances sera accessible aux habitants vers midi.


Le Roi ira s'incliner devant la dépouille

Le Roi Philippe ira s'incliner devant la dépouille de l'ex-Premier ministre Wilfried Martens en guise de reconnaissance pour le rôle important que celui-ci a joué par le pays, a indiqué jeudi matin le Palais royal.

Le moment de cette démarche n'est pas encore connu.

Comme il est de tradition, le Roi se fera représenter lors des funérailles de Wilfried Martens, organisées dans neuf jours à Gand. "Il est de coutume que le Roi aille s'incliner devant la dépouille d'un ministre d'Etat décédé", a fait savoir le Palais par l'intermédiaire de son porte-parole Pierre-Emmanuel De Bauw.

Le Palais s'est abstenu par ailleurs de tout commentaire davantage étayé à la suite du décès de M. Martens.

Le porte-parole du Palais a rappelé à ce sujet que la Constitution interdisait au Roi de s'immiscer dans la vie politique.


Les députés européens observent une minute de silence

Les députés européens ont observé jeudi midi une minute de silence en hommage de Wilfried Martens. Le président du Parlement Martin Schulz a salué les qualités de M. Martens, grand catholique et Européen convaincu. Il a ensuite invité les députés à se lever pour l'ancien Premier ministre belge.

Les députés ont observé un moment de silence à sa mémoire.


L'homme aux 9 gouvernements

Nul n'a dirigé autant de gouvernements et n'a été premier ministre aussi longtemps que Wilfried Martens. De 1979 et Martens I à 1992 et Martens IX, le social-chrétien flamand a mis en musique à peu près toutes les gammes de coalition au cours d'années difficiles marquées par une grande instabilité. Wilfried Martens est né le 19 avril 1936 à Sleidinge, au nord de Gand, dans une famille de petits exploitants agricoles. Il est l'aîné de 7 garçons et orphelin de père dès l'âge de sept ans. Il poursuit des études secondaires et universitaires brillantes grâce à des bourses du gouvernement.

Docteur en droit, licencié en notariat et bachelier en philosophie thomiste, Wilfried Martens se distingue également, lors de son passage à Louvain, par son activité au sein de deux mouvements flamands dont il a été président: l'association des étudiants flamands (VVS) et l'association des étudiants catholiques flamands (KVHV).

Il est connu à cette époque pour son intransigeance linguistique. Longtemps, la rumeur a voulu qu'en compagnie du "Jeugdkomitee", fondé par lui, il ait investi le pavillon français lors de l'exposition universelle de 1958. Dans ses mémoires, il démentira cette version des faits, en assurant qu'à l'époque, il préparait ses examens à Louvain. Peu après, il deviendra membre dirigeant et responsable de l'information du "Vlaamse Volksbeweging" (VVB), mouvement qui organisera les deux marches flamandes sur Bruxelles, lors des mois d'octobre 1960 et 1961.

Vient ensuite la période des cabinets avec des passages successifs au sein des équipes de Pierre Harmel (1965) et Paul Vanden Boeynants (1966), tous deux Premier ministres.

Entre-temps, Wilfried Martens s'est inscrit au barreau de Gand en tant qu'avocat et au CVP en 1963 alors qu'on s'attendait à le voir entrer à la VolksUnie (VU). Cinq ans plus tard, il devient, pour 4 ans, président des CVP-Jongeren, composé à l'époque du fameux "wonder bureau", dont font, entre autres, partie Jean-Luc Dehaene et Miet Smet.

Le 4 mars 1972, après un voyage d'études au département d'Etat américain, Wilfried Martens accède, à 35 ans, à la présidence du CVP, poste qu'il conservera jusqu'en 1979.

En 1974, il entre à la Chambre des Représentants, et joue ensuite un rôle important en tant que président du CVP dans les négociations sur le pacte d'Egmont-Stuyvenberg conclu en 1978. Très controversé, ce grand accord communautaire finit par être torpillé par le premier ministre de l'époque, Léo Tindemans.

L'échec d'Egmont relègue Tindemans au second plan. Après un bref intermède assuré par Vanden Boeynants, commence la saga des gouvernements Martens. Martens I entre en fonctions le 3 avril 1979 suivi, le 23 janvier 1980 de Martens II, le 18 mai 1980 de Martens III, le 22 octobre 1980 de Martens IV (avec un intermède de Mark Eyskens du 6 avril 1981 au 17 décembre 1981), le 17 décembre 1981 de Martens V, le 28 novembre 1985 de Martens VI et le 23 octobre 1987 de Martens VII...

Après une centaine de jours d'information, négociations et formation, le gouvernement Martens VIII sera mis sur pied en mai 1988, avec la complicité bien volontaire de Jean-Luc Dehaene, qualifié à l'époque de "démineur" et qui réunit la VU, les socialistes et sociaux-chrétiens flamands et francophones autour de la même table. C'est la fin des années "Martens-Gol" commencées en 1981: les libéraux sont renvoyés dans l'opposition et n'en sortiront qu'onze ans plus tard.

Martens VIII explose en septembre 1991 plusieurs mois après la fin de la Guerre du Golfe sur une bombe à retardement: les licences d'exportations d'armes au Moyen-Orient. La VU quitte le gouvernement et Martens IX voit le jour sans elle pour quelques semaines. Le Premier ministre remet la démission du gouvernement au Roi le 4 octobre et le Parlement est dissous le 17 du même mois.

Du point de vue personnel cette période sera marquée, en 1983, par une opération chirurgicale au coeur de Wilfried Martens, durant laquelle Jean Gol assurera l'intérim.

Le nombre de gouvernements dirigés par Wilfried Martens témoigne de l'instabilité politique de l'époque. Les tensions communautaires sont vives et les gouvernements tombent comme la pluie. Le Pacte d'Egmont voulait régler une fois pour toutes de nombreux problèmes; son échec fera perdre de longues années à la Belgique. Un dossier parmi d'autres empoisonne le climat politique: celui des Fourons, du nom d'un petit village du Limbourg, dont la majorité des habitants réclame le retour en province de Liège. La saga de la nomination de son bourgmestre, José Happart, et la violence des affrontements qui s'y déroulent révèlent la fracture profonde entre Flamands et francophones, et en leur sein entre régionalistes et communautaristes. Sur fond de déclin industriel, la Wallonie veut prendre en mains les outils de son redressement face à une Flandre qui ne veut plus "mettre un franc flamand dans l'acier wallon". Quant à la création de la Région bruxelloise, elle "reste au frigo", comme l'improbable chaînon manquant du "107 quater" de la Constitution qui prévoit de créer trois Régions.

Les grandes réformes de l'Etat de 1988 et de 1989 donneront des réponses, au moins partielles, à ces problèmes. La stabilité (provisoire) attendra 1993, et un certain Jean-Luc Dehaene.

Les années Martens sont celles de l'austérité et des "pouvoirs spéciaux" que le gouvernement s'accorde pour redresser l'économie belge. Un jeune et ambitieux ministre du Budget y gagne le surnom de "Baby Thatcher": Guy Verhofstadt. Elles sont aussi les "années de plomb": de 1983 à 1985, les Cellules Communistes Combattantes (CCC) commettent plusieurs attentats tandis que les tueurs du Brabant sèment la mort. En 1985, le drame du Heysel secoue la Belgique et la "responsabilité morale" de l'événement divise le gouvernement qui ne résistera pas à la rupture de la confiance entre les partenaires.

A l'époque, les grandes discussions politiques se déroulent dans un cadre plus discret. La presse attendra plusieurs années avant de connaître l'existence des rencontres de Poupehan, qui réunissaient les grandes figures du pilier chrétien flamand (dont le Premier ministre, le président de la banque du mouvement ouvrier chrétien, Hubert Detremmerie, le président du syndicat chrétien, Jef Houthuys, et le chef de cabinet du premier ministre, Fons Verplaetse) dans la maison de campagne de ce dernier, près de Bouillon. C'est dans ce cadre bucolique que le patron de l'ACV réclame en 1986 la fin de l'alliance avec les libéraux, symbole d'une austérité qui passe de plus en plus mal auprès des travailleurs. Martens VI tombera quelques mois plus tard, officiellement sur la question des Fourons.

Les deux dernières années de gouvernement Martens sont mouvementées. En 1990, le roi Baudouin refuse de signer la loi qui dépénalise partiellement l'avortement et plonge la monarchie dans une crise comme elle n'en avait plus connue depuis la Question royale. En 1991, l'ancien président du PS, André Cools, est assassiné. Ce crime entraînera le parti socialiste dans la tourmente des "affaires".

Lors des élections de 1991, Wilfried Martens se présente au Sénat à Bruxelles. Le monde politique belge connaît son "dimanche noir": le Vlaams Blok réussit sa première grande percée. Martens IX sera mis en place mais ne durera quelques mois. Il passe la main à Dehaene I. A sa grande surprise, le Premier ministre sortant constate que le nouveau gouvernement ne lui a réservé aucun poste. La présidence du Sénat lui échappera également. Après avoir évincé Leo Tindemans, Wilfried Martens cède la place à Jean-Luc Dehaene.

Exilé de la scène nationale, l'homme à l'inébranlable "wî" se consacrera à l'Europe et au Parti Populaire Européen (PPE) dont il a pris la présidence en 1990. En 1994, il recueille 186.000 voix aux élections européennes et prend la présidence du groupe PPE au parlement européen. En 1998, il élargit sa formation à Silvio Berlusconi et son "Forza Italia". Un an plus tard, il quitte l'hémicycle strasbourgeois, en ayant fait du PPE le groupe politique le plus nombreux.

L'ex-Premier ministre refera deux brèves incursions sur la scène belge au cours de la crise institutionnelle qui suit les élections de 2007. En décembre 2008, le roi le charge d'une mission d'exploration qui débouchera sur la désignation d'Herman Van Rompuy (CD&V) comme formateur et puis Premier ministre. En novembre 2009, il lui demande d'accompagner "une transition rapide et efficace" après le départ du même Van Rompuy pour le Conseil européen. Il lui reviendra de définir une procédure de négociation institutionnelle que mènera, sans succès, un certain... Jean-Luc Dehaene.

Ces dernières années, la vie privée de l'ancien premier ministre a été sous le feu des projecteurs. En septembre 2008, il a épousé Miet Smet. La rumeur leur prêtait une relation de longue date que les intéressés ont démentie. "Ce fut un long chemin mais je n'en dirai pas beaucoup des étapes intermédiaires", a expliqué M. Martens.

Wilfried Martens a eu deux enfants de sa première épouse, Lieve Verschroeven, et trois de sa deuxième femme, Ilse Schouteden.

Les problèmes de santé ont poursuivi M. Martens au cours de ses dernières années. Il avait été hospitalisé en urgence à la fin août pour des problèmes de coagulation sanguine.