Belgique

Evocation

C'était le seul rayon de soleil du dernier congrès du CD&V à Molenbeek - celui de l'enterrement du cartel avec la N-VA : du haut de la tribune, le président du congrès Wouter Beke a excusé deux éminents membres du parti, Miet Smet et Wilfried Martens, pour cause de mariage le jour-même, et cette annonce a été suivie par un tonnerre d'applaudissements. L'ancien Premier et l'ancienne ministre ont en effet convolé en justes noces le 27 septembre dernier en l'Hôtel de Ville de Lokeren (la ville de la mariée) après pratiquement quarante ans de rumeurs et de bruits de couloir sur l'existence d'une liaison amoureuse entre eux.

L'idylle s'étale ces jours-ci dans la presse flamande - et pas uniquement dans la presse people - mais jusqu'au dernier moment (la cérémonie même), ils ont préservé leur intimité. Au journaliste qui les interviewe pour le "Standaard", l'ancien Premier ministre explique qu'ils ont passé des vacances à vélo cet été au Danemark, et qu'ils étaient sur leurs gardes dès qu'ils croisaient une voiture avec une plaque belge. Le bourgmestre de Lokeren, Filip Anthuenis (Open VLD), a réussi à ce que la mèche ne soit pas vendue pendant les semaines qui ont suivi la publication des bans.

Aujourd'hui, les deux tourtereaux croulent sous les fleurs et les marques de sympathie : Wilfried Martens et Miet Smet ont respectivement 72 et 65 ans et ce happy end tardif touche visiblement beaucoup de monde. L'image qui prévaut dans la presse est maintenant celle d'une véritable histoire d'amour qui a tenu bon à travers toutes les péripéties et les vicissitudes de la vie. Un véritable roman à l'eau de rose. Et les nouveaux mariés affichent leur bonheur partout, comme au gala d'ouverture du festival du film de Gand la semaine dernière, où ils ont fait une apparition remarquée.

Divorcé et CD&V...

Et pourtant, les choses pourraient ne pas être si simples. Miet Smet se marie pour la première fois, mais l'ex-Premier ministre a maintenant deux divorces derrière lui. Il a été marié une première fois - pendant 30 ans - à Lieve Verschroeven, dont il a eu deux enfants. Il a ensuite épousé Ilse Schouteden en 1998, une collaboratrice de son cabinet qu'il avait connue dix ans plus tôt et dont il a eu trois autres enfants. Mais cette union-là s'est également conclue par un divorce en 2007. Et, sans remonter à la nuit des temps, il y a une dizaine d'années seulement, on ne badinait pas avec ces choses-là au CVP.

"Quand Wilfried Martens a divorcé de sa première épouse pour se mettre en ménage avec la seconde, il y a eu toute une discussion à ce propos au sein du CVP pour voir si c'était convenable. Et la même chose quand Johan Van Hecke (à la même époque président de ce parti - NdlR) a quitté sa femme pour une journaliste", commente Carl Devos, professeur de sciences politiques à l'université de Gand.

"Aujourd'hui, si Wilfried Martens et Miet Smet ont fait la Une des journaux, c'est parce que c'est une sorte de conte romantique entre deux figures connues du CD&V, qui ont dû s'attendre pendant trente ans, et pas parce que ce serait extraordinaire qu'un homme politique de ce parti se retrouve divorcé. Le parti a évolué. Il est pour l'avortement ou le mariage homosexuel, et il considère également le divorce comme un phénomène de société acceptable. On voit juste que les chrétiens-démocrates ont plus de réticences que les socialistes et les libéraux par rapport à une simplification radicale de la procédure de divorce. Pour eux, cela doit rester une décision grave, à laquelle il faut réfléchir longtemps.", ajoute M. Devos.

Wilfried Martens explique quand même qu'il va toujours à la messe mais qu'il ne communie plus, pour se conformer aux injonctions de l'Eglise en la matière. Pour Miet Smet, qui dit venir d'une famille où il y a déjà eu des divorces, les choses sont peut-être moins tranchées.

Miet Smet et Wilfried Martens se sont connus dans les années 60 au sein des CVP-Jongeren. Le 1er mars 1969, Martens prend la présidence d'un nouveau bureau des jeunes qui sera assez vite qualifié par la presse de "Wonderbureau". On y retrouve notamment un certain Jean-Luc Dehaene à la vice-présidence et une certaine Miet Smet comme membre ordinaire. Etaient-ils étroitement liés à l'époque ? "Un bon lien politique mais pas vraiment de lien personnel", affirme-t-elle. A quoi l'ex-Premier ajoute qu'il était déjà marié lorsqu'ils se sont connus et que "les choses auraient peut-être pu tourner autrement si cela n'avait pas été le cas". La carrière de Wilfried Martens, Premier ministre de 1979 à 1992 (avec huit mois d'interruption en 1981) est connue. Celle de Miet Smet sera nettement plus lente à démarrer que celle de son futur mari. Elle fait son entrée au Parlement (à la Chambre) seulement en 1978, devient secrétaire d'Etat à l'Environnement et à l'Emancipation féminine dans le gouvernement Martens VI (1985), et finalement ministre de l'Emploi sous Dehaene à partir de 1992.

En 1999, les parcours politiques de Wilfried Martens et de Miet Smet se téléscopent brusquement. Le CVP offre à cette dernière la tête de liste pour les élections européennes et propose à Wilfried Martens la seconde place. Raison officiellement avancée par Marc Van Peel, le président de l'époque : il faut féminiser la délégation belge au Parlement européen. Mais alors que Miet Smet est à ce moment ministre fédérale, l'ex-Premier ministre est, lui, président et chef de groupe du PPE. Il a été confortablement élu député européen en 1994 et n'entend en aucune façon céder la tête de liste. Une partie de la presse évoque alors ouvertement des questions de vie privée.

Dans ses mémoires parues en 2006, l'ex-Premier évoque cet épisode douloureux. "Ce combat pour la tête de liste est alors ramené à une histoire de bonnes femmes (il utilise le terme allemand "Frauengeschichte" - NdlR). J'aurais eu une relation avec Miet Smet qui se serait mal terminée. Elle aurait très mal pris mon deuxième mariage et ma nouvelle paternité. Des cyniques au sein du CVP - et j'entends par là la signification originelle du mot : "chien" du grec "kunikos" - avaient imaginé une manœuvre perfide en m'humiliant d'une part avec une deuxième place derrière une ancienne amie, et d'autre part en mettant en péril mon mariage. Tout le monde pouvait bien imaginer que ma jeune épouse n'apprécierait guère que je passe une semaine par mois avec Miet Smet à Strasbourg." Mais sur le fond de la question privée, il parle deux lignes plus loin de "mélange de demi-vérités et d'inventions".

Retour en 1999. Wilfried Martens finit par annoncer qu'il renonce à se présenter et la presse flamande se déchaîne. Deux titres de la presse de l'époque : "Sexe au CVP" ("Het Nieuwsblad"), "Lewinsky rue de la Loi" ("Het Belang van Limburg"). La suite est connue : une défaite historique du CVP, qui n'empêchera pas les chrétiens-démocrates flamands d'envoyer quatre représentants à Strasbourg. Si Wilfried Martens était révolté, ce n'était donc en tout cas pas pour sauver son strapontin. Ironiquement, il cède sa place à Johan Van Hecke, qui avait dû lui-même renoncer à la présidence du parti trois ans plus tôt à cause d'une affaire de cœur, et qui finira par s'évader au VLD deux ans plus tard.

Les deux futurs époux n'auront plus le moindre contact pendant huit ans. Aujourd'hui, Miet Smet affirme n'avoir eu aucune rancœur vis-à-vis de Wilfried Martens. Elle dit avoir suggéré à l'époque que celui-ci occupe la première place de la liste, et n'avoir accepté celle-ci qu'après s'être rendue compte de ce que l'état-major du CVP ne voulait absolument plus de l'ancien Premier ministre comme tête de liste. Si les deux tourtereaux s'épanchent aujourd'hui dans la presse, c'est aussi pour tirer un trait définitif sur cet épisode.

Vie privée, vie publique

Il n'y a pas si longtemps, la vie privée des hommes politiques était considérée comme un sujet tabou. Y a-t-il une lente dérive dans ce domaine ? Carl Devos ne le pense pas : "Wilfried Martens et Miet Smet ont abondamment communiqué sur leur histoire en Flandre : ils ont donné des interviews, sont passés ensemble à la télévision. Et c'est ce que l'on constate en général : ce sont les politiciens eux-mêmes qui déterminent dans quelle mesure leur vie privée s'étale dans les médias. J'ai constaté que lorsque certains tracent une ligne stricte entre la vie privée et la vie publique, les médias respectent cette décision."

Il y a eu quand même le cas de Patrick Dewael, acculé à avouer en 2005 sa liaison avec une journaliste de la VRT et à annoncer son divorce à la suite d'insinuations dans la chronique "Kwaad Bloed" du journaliste Koen Meulenaere dans "Knack". "C'était une chronique très particulière qui énervait bon nombre d'acteurs du petit monde de la rue la Loi. Ecrite sur le ton de la parodie mais saupoudrée de faits réels. Mais si l'affaire a pris de telles proportions, c'est parce qu'elle posait une vraie question de société : une journaliste peut-elle encore faire son métier de façon impartiale lorsqu'elle interviewe un responsable politique avec qui elle a une liaison ? Et c'est ce qu'on a constaté à plusieurs reprises : la presse ne se mêle de la vie privée des hommes politiques que s'il y a une question de société qui est sous-jacente. A cet égard, la romance entre Wilfried Martens et Miet Smet constitue un peu une exception. Mais si on s'est mis à parler dans les médias de l'histoire entre Rik Daems et Sophie Pécriaux, par exemple, c'est parce que Rik Daems est connu comme un libéral très bleu foncé et qu'il était suffisamment proche des hautes sphères du VLD pour être au courant de la stratégie du parti. Si, chez Coca-Cola, on apprenait que quelqu'un de haut placé avait une liaison avec un directeur de chez Pepsi, on se poserait également ce type de question."

Par contre, dans le cas des images du mariage de Freya van den Bossche en Thaïlande, n'y a-t-il pas eu dérapage ? "Personnellement, je trouve que, dans ce cas , il y a eu transgression du respect de la vie privée. D'un autre côté, c'est quelqu'un qui s'était très largement affiché dans la presse, mais ce n'est pas une excuse. On s'est clairement servi de cette histoire pour affaiblir politiquement une jeune ministre qui gérait un département crucial (Elle était alors ministre SP.A du Budget - NdlR) en émettant des doutes sur la capacité de quelqu'un dans sa situation d'assumer ses responsabilités. Mais il y avait un raisonnement assez sexiste là derrière : il y a plein de jeunes politiciens qui ont une vie privée un peu turbulente et à propos de qui personne ne se pose la question !"

Au total, M. Devos estime que la Belgique est plutôt bien lotie par rapport aux pays anglo-saxons - ou encore à des pays comme la France et l'Italie - en matière de respect de la vie privée des hommes politiques. "C'est probablement parce que nous sommes un petit pays, où les journalistes et les élites politiques se connaissent très bien, ce qui aboutit à une sorte de gentleman's agreement tacite. Celui qui le romprait se verrait exclure du jeu."

Mais attention quand même aux dérapages : "Je ne comprends pas très bien pourquoi, de leur point de vue, Wilfried Martens et Miet Smet se sont tellement épanchés dans les médias. C'était un peu exagéré. Ce ne serait pas une très bonne idée si des hommes politiques de haut niveau suivaient leur exemple", conclut Carl Devos.

Un peu plus "people", le mot de la fin à Wilfried Martens : "C'est le point d'orgue d'une vie avec beaucoup de ruptures émotionnelles. Mais aussi le début d'une nouvelle période, tout comme les enfants de mon second mariage m'ont empêché de sombrer dans une profonde dépression. Je suis passé par une période pénible. Les enfants sont toujours un signe d'espoir dans la vie. Toujours. Et devenir âmes sœurs à notre âge, c'est quand même extraordinairement positif !"

"Mémoires pour mon pays" - Wilfried Martens - Ed. Racine - 2006.