Xavier Magnée, un corsaire en coma artificiel

Jonas Legge Publié le - Mis à jour le

Belgique

La libération de Michelle Martin, les tueurs du Brabant, le film sur l'affaire Lhermitte,... En tant qu'invité du samedi de LaLibre.be, Xavier Magnée, ancien avocat de Marc Dutroux, revient sur certains dossiers de l'année judiciaire écoulée. Il se livre aussi à des témoignages plus intimes.

La libération conditionnelle de Michelle Martin repose la question de l'introduction des peines incompressibles. En tant que défenseur de meurtriers, êtes-vous pour cette peine ?

Les peines incompressibles vont transformer les détenus en personnages désespérés et, par conséquent, candidats à l'évasion ou au suicide et donc extrêmement dangereux. Je pense donc que ça a quelque chose d'inhumain et de peu diplomatique d'instaurer des peines incompressibles. Je crois qu'on apprécie les peines en fonction du fait qu'une libération peut être demandée actuellement au 1/3 de la peine ou aux 2/3 si c'est un récidiviste. Les tribunaux savent très bien quelles sont les règles du jeu, quels sont les tarifs et ils tiennent compte de cela quand ils fixent les condamnations.

La possibilité pour les victimes d'aller en appel d'une libération conditionnelle vous semble-t-elle logique ?

Oui. Il n'y a pas de procédure qui soit normale sans qu'il y ait un moyen d'appel, d'autant que le premier juge peut se tromper, tout comme le deuxième en appel d'ailleurs. Un appel est souhaitable parce que la décision sera mieux contrôlée.

En 2004, lors du procès Dutroux, vous aviez appelé le jury à ne pas se prononcer car "l'affaire n'est pas en état d'être jugée". Aujourd'hui, regrettez-vous cet angle de défense ?

Non, au contraire. J'avais même plaidé, à l'époque, que le dossier bis serait à la poubelle et j'observe que c'est le cas. Nous n'aurons jamais de réponses à beaucoup de questions dans cette affaire.

Un autre dossier est revenu sur le devant de la scène récemment, celui des Tueurs du Brabant. Va-t-on encore avancer dans cette enquête avant la prescription en novembre 2015 ?

Je l'espère. Des enquêteurs ont passé presque une vie sur ce dossier et s'en vont sans avoir trouvé la réponse. Mais je ne suis pas certain qu'on sache, un jour, grand chose sur les tueurs. Pour moi, dans une affaire pareille, un auteur n'est pas un indice suffisant. C'est une affaire très politique et il faut aller chercher du côté des commanditaires des tueries.

Des langues vont-elles se délier après la prescription ?

Certainement pas. Si le secret a été tenu jusqu'à maintenant, il sera gardé jusqu'à l'éternité.

Cette année est également paru le film "A perdre la raison", qui revient sur le quintuple infanticide de Nivelles. Comment votre cliente Geneviève Lhermitte a-t-elle réagi à la sortie du film ?

Elle ne réagit pas. Elle aurait peut-être tort de se plaindre car voilà enfin un cinéaste qui semble avoir compris quelque chose. Et si elle se réjouit, on va se dire qu'elle fait une révision de son procès par des moyens inadmissibles qui sont étrangers aux voies légales. Par conséquent, Geneviève Lhermitte observe à l’égard de ce film un silence, une neutralité totale.

Quelle est votre position ?

J'ai été voir le film et je trouve qu'il est très touchant, très beau, très bien fait. Et je pars du principe que toute ressemblance avec des faits réels ou des personnages ayant existé est une pure coïncidence. (Rires)

Passons à des questions plus personnelles. Vous êtes habitué à défendre des accusés dans des affaires très dures. Cela vous atteint-il psychologiquement, physiquement ?

Ce sont des affaires qui sont à ce point épouvantables que pour les traiter, il faut y mettre toute sa passion de côté et avoir recours à ses ressources de froideur. Il faut être en quelque sorte 'en coma artificiel' pour gérer ça. Il faut être capable d'essayer de comprendre -je ne dis pas défendre- le pire et il faut être ouvert à l'homme. Il faut plonger dans des phénomènes d'une banalité extrême : comment peut-on beurrer sa tartine le matin et être un assassin le soir ? Il faut peut-être avoir souffert soi-même pour pouvoir traduire ce qui s'est produit en mots de tous les jours. Car les gens qui commettent de tels drames sont des gens de tous les jours.

Avez-vous vécu des situations difficiles qui vous permettent cette projection ?

Oui, certainement. J'ai d'abord une formation de collège Saint-Pierre et donc une formation assez diplomate de la manière d'aborder la vie. On nous a appris à souffrir, à se taire, à négocier les difficultés. Les vertus cardinales -foi, espérance, charité- sont de bons moyens pour surmonter les épreuves. Ensuite, lorsque j'avais 10 ans, mes parents se sont séparés. J'étais enfant unique. Et je me suis retrouvé au collège Saint-Pierre, au milieu de 1000 élèves à la récréation, le seul dont les parents étaient séparés. Cela m'a amené à devoir affronter les coups d’œil critiques ou curieux de mes copains.

Vous êtes un séducteur. Dès lors, pourquoi défendre des personnes qui sont considérées, par l'opinion publique, comme l'anti-thèse de la séduction ?

Parce que c'est peut-être en les séduisant que j'obtiens d'elles plus de sincérité. Séduire ce n'est pas nécessairement tromper, au contraire. Séduire, c'est taper dans le vrai, c'est trouver la faille, c'est panser la plaie, c'est se mettre dans la mentalité de l'autre et essayer de penser comme lui et de deviner pourquoi il a pensé une hérésie. Et ces qualités, que vous me prêtez très gentiment de séducteur, sont des qualités qui font de grands confesseurs.

Avez-vous déjà été contacté par des partis politiques ?

Non, jamais. Peut-être parce que je suis un non-inscrit. Peut-être parce que je suis un corsaire. Peut-être parce que je suis un type un peu bizarre. Je suis un bourgeois de naissance et je suis assez révolutionnaire et réformateur dans mes pensées. J'ai fait ma philosophie à l'UCL et mon droit à l'ULB. Et puis, je suis un chrétien couché : je suis baptisé couché, je suis marié couché, j'irai à mes funérailles couché. Je suis donc un chrétien couché mais profondément chrétien. J'offre un paysage psychologique qui n'est peut-être pas très rassurant pour les partis qui voudraient m'embarquer.

Vos apparitions régulières en radio et sur des plateaux télé sont-elles bien compatibles avec votre profession ?

Absolument, parce que nous plaidons en principe dans des salles d'audience dont les portes sont ouvertes. Or, nous le faisons dans des salles à peu près vides. Par conséquent, si on veut faire passer un message politiquement incorrect, mal perçu par l'autorité, on peut craindre que la presse lève le crayon et ne retrace pas tout ce qui se raconte à un procès. Si je veux que ce commentaire entre dans l'opinion publique, je trouve que la télévision ou la radio sont le prolongement de la salle d'audience.

Vous êtes dans le milieu de la justice depuis plus de 50 ans. Qu'est-ce qui vous donne encore l'envie de continuer ?

C'est que je suis un capitaine qui va couler avec son bateau un jour sans doute. Mais j'ai un fils, une fille, six petits-enfants qui sont tous des petites filles ; un petit vol de libellules tout à fait charmant. Je suis, au demeurant, un homme qui vit seul. Et j'ai mon cabinet d'avocat là où j'habite, c'est-à-dire que je ne fais pas de différence entre mon salon et mon bureau. Travailler, c'est pour moi être en contact avec la société et servir à quelque chose.

Pensez-vous parfois à la retraite ?

Non, jamais. Je ne me sens pas fatigué et je dirais même que l’expérience de la vie m'a donné les moyens de penser peut-être plus courageusement ou autrement et ça renforce mon originalité. Mon travail me permet d'être moi-même et de rendre service aux gens.

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