Belgique

Marie, 58 ans, rassemble tous les sièges disponibles. Elle rigole. "Mon studio n’est pas prévu pour autant de monde. En général, c’est une personne à la fois qui vient me voir." Prostituée dans le quartier nord à Bruxelles, Marie avait prêté mardi, pendant deux heures, le rez-de-chaussée où elle reçoit ses clients (sa "carrée") pour la présentation du premier collectif belge de travailleurs du sexe.

On s’entasse donc dans le deux-pièces plongé dans la pénombre où se mêlent parfum entêtant et fumée de cigarettes. A l’arrière, il y a la chambre avec le lit, avec un grand miroir à la tête, et un lavabo. A l’avant, la partie salon et le fauteuil blanc, qui trône en vitrine. Les rideaux sont à moitié tirés.

Une "chasse aux putes"

Sur le divan, serrés, il y a Max, Yumi, un autre jeune homme et Julie, membres de l’Union des travailleu(r)ses du sexe organisé-e-s pour l’indépendance (UTSOPI), qui vient d’être constitué. "Les conditions de travail des travailleurs du sexe ont tendance à se dégrader dangereusement", entame Max. Une "chasse aux putes", qui ne dit pas son nom, s’organise. Dans les trois grandes villes francophones (Bruxelles, Liège et Charleroi), la prostitution de rue et de vitrine est tellement réglementée qu’elle est interdite de fait. Exemple : la commune de Saint-Josse interdira, dès mars 2016, la prostitution en vitrine la nuit et le dimanche. Bref, une interdiction à mi-temps. Sans compter le triplement des taxes sur les vitrines, que les propriétaires répercuteront forcément sur les travailleuses du sexe. "Ça me fera 220 clients en plus, juste pour payer ça", s’indigne Marie.

L’UTOPSI dénonce la tendance ambiante à l’amalgame entre travailleurs du sexe et traite des êtres humains. "On parle de nous uniquement en termes de nuisances, d’exploitation, de victimes, d’aliénation", proteste Max. "La question, pour nous, c’est d’avoir des droits et de pouvoir sortir de la prostitution si ce n’est pas un choix. Mais qu’on arrête de dire que toute prostitution est une violence faite aux femmes ! C’est un métier un peu à part mais c’est une manière de gagner sa vie. Et, à Bruxelles, un tiers de la prostitution est masculine."

Employée dans un bar, Yumi, 21 ans, bac en philosophie et en histoire de l’art, acquiesce. "J’ai fait des études et j’y retournerai peut-être plus tard. Mais là, j’ai préféré aller dans la vie active. La stigmatisation est très lourde à porter. Certaines prostituées sont obligées de mentir et de se cacher en permanence. L’image renvoyée par la sociéte est intériorisée par les travailleuses du sexe : elles seraient sales, indignes, sans aucune valeur…" Ce qui les oblige à mentir à leur famille, leurs amis, leurs enfants.

Fiasco total

"Quand on travaille comme pute, on est juste une pute ! Mais ce n’est pas notre essence, c’est notre travail", insiste Sonia. "Quand on sort de la carrée, on rentre chez soi, on s’occupe de nos enfants, on fait nos courses, on lit des livres… On vit, quoi !"

Le collectif UTOPSI dénonce un puissant lobby abolitionniste et "pseudo-féministe", qui tente d’importer le modèle suédois de pénalisation des clients. Le résultat ? "C’est un fiasco total", dit Max. "Il y a encore plus de précarité des travailleurs du sexe, qui sont renvoyés à la clandestinité et font face à plus de violences."