Abonnez-vous a La Libre Belgique

Social | Exposition

La rue mise en abyme pour réfléchir

Mis en ligne le 08/02/2010

L’exposition “Down and Out” se tient jusqu’au 18 février, place Albertine. Le photographe Loïc Delvaulx raconte trois histoires d’exclusion sociale.

Au pied de la statue de la Reine Elisabeth, Michel, Alain et Elvis, Mimi, Bibi et leurs six enfants squattent la place Albertine. Jusqu’au 18 février, des clichés de ces laissés- pour-compte sont exposés en pleine rue, comme une mise en abyme de leur quotidien (1). "Je suis très reconnaissant envers les personnes qui ont accepté de m’ouvrir leur porte et d’entrer dans leur intimité. Je les ai vues sous toutes les coutures, ce n’est pas facile de se mettre autant à nu", explique le jeune photographe Loïc Delvaulx. Avec comme fil rouge la problématique du logement et de l’exclusion sociale, Loïc sillonne les rues des capitales européennes. Son ambition est de portraiturer l’Europe précaire.

"Ma démarche s’inscrit dans le long terme. C’est un travail documentaire dont le but est de saisir les évolutions de cette problématique", développe l’auteur du livre photo "Down and Out", récemment paru aux Editions Husson (2). "Il y a de plus en plus de gens qui ne savent pas nouer les deux bouts. Ça peut arriver à n’importe qui d’avoir une faille dans son parcours. Tomber arrive vite mais se reconstruire prend beaucoup de temps". Alors que les demandes de logements sociaux augmentent, les revenus des locataires, eux, piquent du nez. C’est dans ce contexte de plus en plus difficile que Loïc s’interroge : "Quelles sont les alternatives en dehors des rails ? Tu marches dans le système, un jour tu trébuches et puis tu es éjecté. "Down", tu es en bas de l’échelle et "out", tu es exclu de la société."

Après Lisbonne et Budapest, c’est dans sa ville, Bruxelles, que Loïc est allé à la rencontre des plus démunis. Pendant deux ans, il a partagé avec eux les verres de trop, des bouts de trottoir, quelques cafards, parfois un peu d’espoir. "Mon moteur est d’aller vers l’humain. Trop souvent, les sans-abri sont stigmatisés mais, derrière les clichés, se cache souvent une grande humanité", raconte-t-il. De ses rencontres avec les plus pauvres, il a tiré trois portraits de vie qui offrent une vision différente de l’exclusion sociale. Alain et Elvis d’abord, ce duo de galère plutôt bien organisé. 19 ans de rue pour Elvis, 5 ans pour Alain. Le premier, fort de son expérience, enseigne au second tous les secrets pour s’en sortir. Tous deux vivent dans une petite cabane ronde dans un bois de la capitale européenne mais ils cherchent un toit pour l’hiver. Ils ont de quoi payer avec leurs chômages respectifs réunis sur un compte commun. Une solidarité remarquable unit les deux hommes, face à la violence de la rue.

"Je suis tombé sur le meilleur. C’est avec lui que je suis resté le plus longtemps. Cinq ans. Et ça continue", raconte Elvis. Alain parle peu mais quand même un peu d’Elvis. "S’il n’avait pas été là, je serais encore plus mal que maintenant. [ ] C’est mon tuteur. Et de mon côté je ne l’ai pas trahi." Michel, lui, n’a aucune attache. A 32 ans, il est atteint de pancréatite aiguë et d’une cirrhose, il ne lui reste que quelques années à vivre. Battu dans son enfance par sa mère, il s’est mis à boire beaucoup dès l’âge de 14 ans. Il traverse les années comme il peut, entre alcoolisme profond et petits boulots. Lors d’une énième cure en psychiatrie, il rencontre Pascale. En 2009, elle tombe enceinte, il est fou de joie. Mais elle décède subitement au septième mois de grossesse.

"Même si je rencontrais quelqu’un d’autre, je ne pourrais pas l’aimer comme j’ai aimé Pascale", se livre Michel. "J’essaie de trouver quelque chose pour rester stable mais je ne trouve pas. Je sais que je descends, c’est de pire en pire." Bibi et Mimi se sont quant à eux retrouvés à la rue avec leurs six enfants, en plein hiver. Manque de bol, factures impayées, et, en moins d’une heure, leur vie se retrouve chamboulée. Ils sont pris en charge par le Samu social avec des sans-abri. La famille mange peu, des tartines matin, midi et soir. Puis, au bout de l’hiver, les services sociaux leur dénichent un triplex dans le quartier des Marolles.

La seule sortie de la famille, c’est le Cora d’Anderlecht, une fois par mois. Ils ont juste de quoi s’offrir un petit cadeau aux anniversaires. Bibi et Mimi ont entamé un procès pour laver leur honneur et récupérer leurs affaires au dépôt communal. Au fil du temps, un climat de confiance s’est établi entre Loïc Delvaulx et ses sujets. "J’ai fait de très belles rencontres, c’est incroyable d’entrer dans la vie de quelqu’un", se réjouit le photographe. "Ce qui m’intéresse dans ce projet est surtout le hors cadre, les moments partagés avec eux". Malgré cette immersion dans l’intimité, aucune photo choc dans le livre. L’objectif de Loïc est de raconter des histoires dans une série de clichés plutôt ordinaires. Une démarche bien résumée dans la postface par Yvan Mayeur, président du Samu social de Bruxelles : "Loïc Delvaulx nous montre à voir ce qui pourtant nous saute aux yeux. Mais il y a encore plus dans son travail : derrière le miroir qu’il nous tend, soudain apparaît et se pose sur nous le regard de ceux qu’il nous montre Ceux que nous ne voyions pas nous regardent aussi. Ces regards nous obligent."

R.A. (st.)

1) Exposition "Down and Out", place de l’Albertine, 1000 Bruxelles, jusqu’au 18 février. (2) Livre "Down and Out", photographies de Loïc Delvaulx et textes d’Olivier Bailly, Editions Husson, 24 euros. Disponible dans les librairies Filigranes, Tropismes, Saint-Hubert et Peinture Fraîche.

Autres Informations

À ne pas manquer

SUPERBOWL

Madonna superstar du Superbowl : découvrez sa prestation épatante.

Voyages

Destinations exclusives et parcours culturels.

Emploi

Trouvez un job

Facebook

Haut de page