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Budget : "Il faut agir avant la fin janvier"

Martin Buxant et Mathieu Colleyn

Mis en ligne le 24/12/2010

Yves Leterme estime avoir rempli sa mission en affaires courantes. Le Premier ministre préconise des mesures budgétaires dès janvier.

Le Premier ministre Yves Leterme répond aux questions de "La Libre" et livre son analyse de la situation politique alors que le record de l’Orange bleue - 194 jours sans gouvernement - a été battu ce vendredi.

Pensez-vous avoir prouvé, avec les six mois qui viennent de s’écouler, que la Belgique est parfaitement gouvernable mais sans un gouvernement de plein exercice ?

C’est-à-dire que nous avons réalisé un beau parcours, effectivement, en compagnie de mon équipe depuis six mois parce qu’apparemment, les négociations n’ont pas encore donné beaucoup de résultats. Je dirais qu’à court terme, c’est gérable. Ça nécessite des efforts considérables. A long terme, un gouvernement de plein pouvoir est nécessaire pour décider des grandes réformes. Je crois qu’un gouvernement parlementaire, comme certains aimeraient l’installer, est illusoire. Ça s’enlise. Ceci étant dit, quand Alexander De Croo a débranché la prise en avril dernier, j’ai eu une hantise. Quand je suis devenu actif en politique, on vivait les conséquences du choc pétrolier d’il y a trente ans et la situation institutionnelle était instable. Quand De Croo a fait ça, j’ai donc eu la hantise d’une grande instabilité institutionnelle et de dérapages budgétaires incontrôlés. C’est la raison pour laquelle nous avons réagi très rapidement.

Vous avez sauvé les meubles ?

Oui, avec les collègues. En outre, nous avons fait une bonne présidence européenne, ce qui est une bonne chose.

Didier Reynders donne un délai de trois mois à la Belgique avant de devenir la proie des spéculateurs. Partagez-vous son opinion ?

M. Reynders est ministre des Finances, il suit les marchés et il vient de présider de façon brillante l’Ecofin. Je lui laisse son analyse. En ce qui me concerne, je crois qu’il est nécessaire d’agir avant la fin janvier sur le budget. Sinon, ce serait potentiellement très dommageable pour le pays. Je me rappelle que, pour 2008, on avait déposé le projet de budget en mars avec des douzièmes provisoires qui ouvraient une perspective jusqu’en juin. Je crois qu’on ne peut pas prendre plus de retard que cela. Mon ambition est de constater pendant ces vacances de Noël quelles mesures nous pouvons déjà envisager au niveau du budget et d’être prêts dans la seconde partie de janvier. Soit il y a eu un déblocage des négociations et je transmets ce travail préparatoire à Elio Di Rupo ou à celui qui se retrouve ici à ma place, soit je prends mes responsabilités si les négociations sont toujours dans l’impasse et on sera prêts à prendre des mesures.

Mais pour être clair : êtes-vous inquiet ? Y a-t-il lieu de craindre les spéculateurs oui ou non ?

Non. Car il faut aussi voir les choses qui marchent. Tant les rapports du FMI que celui de Standard & Poor’s ou de la Commission européenne, soit de trois institutions économiques de grande renommée, soulignent que nos fondamentaux économiques sont sains et même meilleurs que les économies concurrentes. Je pense que nous sommes davantage dans la lignée de l’Allemagne que de la France, de la Grande-Bretagne ou d’autres pays. Et ça, c’est vraiment très important. Le budget ne dérape pas, nos prestations économiques sont supérieures à la moyenne européenne. Notre unique problème, c’est le blocage politique. Du côté international, on se pose cette question : est-ce que la Belgique a la capacité de décider ? Cette capacité sera optimale quand on aura un gouvernement de plein pouvoir. Mais si on doit attendre encore quelques mois pour avoir cette stabilité, nous sommes prêts à prendre des mesures.

Quelles sont les mesures d’urgence que vous privilégiez au niveau budgétaire ?

Je ne pourrai vous en parler qu’à partir du moment où ces décisions seront prêtes. Nous en discutons actuellement. Mais en tout état de cause, ces mesures ne peuvent entamer la confiance des consommateurs et des investisseurs. En 2008, les banques ont dégringolé, la confiance a été ébranlée. Les gens ont réagi de manière épidermique et c’est normal, puisqu’on s’est attaqué à l’épargne des gens. C’est une crise de la demande. Il faut stabiliser notre économie et amenuiser la volatilité des économies. Maintenant, on suit l’Allemagne. Les mesures que je vais proposer et dont on va discuter au kern et au gouvernement doivent être des mesures qui diminuent les déficits mais qui n’entament pas la confiance. Pas question d’augmenter les impôts ni de grever les budgets des citoyens.

De nouvelles rumeurs ont circulé au niveau bancaire cette semaine – par exemple au sujet de Dexia. Est-ce que vous pouvez écarter tout risque de rechute de notre système bancaire ?

Nos banques ont vécu des restructurations très importantes. L’Etat, en tant qu’actionnaire de ces banques, suit la situation jour par jour, heure après heure. Nous pouvons confirmer aujourd’hui qu’il n’y a pas de crainte à avoir et que, en outre, l’Etat se portera garant et défendra l’intérêt des banques.

Quels sont les événements qui vous ont le plus marqué cette année ?

Le chagrin des gens. Que ce soit à Liège avec les quatorze victimes de l’explosion, que ce soit à Buizingen, que ce soit lors des inondations ou avec les demandeurs d’asile qui sont dans le froid, dans la rue, tout ça m’a fortement marqué cette année. Le séisme en Haïti m’a aussi beaucoup touché.

Comment avez-vous vécu les faits de pédophilie dans l’Eglise belge ?

Très mal. Vous savez, l’évêque Vangheluwe était originaire de ma province et y officiait. C’était quelqu’un de très actif et quand on était actif politiquement, forcément on le rencontrait. C’est une personnalité que j’ai rencontrée à plusieurs reprises. J’ai trouvé ça horrible. La société a toujours adopté une attitude un peu ambiguë vis-à-vis des prêtres et des enfants, etc. Des rumeurs ont souvent circulé à ce sujet, il y avait même de l’humour de mauvais goût à ce sujet. Ce qui s’est passé dans l’Eglise est totalement inacceptable : c’est choquant, d’autant plus quand on a une certaine proximité avec l’Eglise.

Vous soutenez donc le travail qui est entrepris au niveau du Parlement visant à pointer les responsabilités au sein de l’Eglise ?

Je crois qu’il doit y avoir une manière pour l’Eglise de dire pardon de façon plus spontanée et plus expressive. Il faut aussi veiller au dédommagement des victimes. Pour l’avenir, il faut veiller à ce que ça ne se reproduise plus jamais. Pour l’Eglise en particulier, je tiens à dire que tout le monde doit se soumettre à la loi. Parce que c’est cela qui s’est passé : certaines personnes savaient et n’ont pas jugé utile d’en référer à la justice. La transparence la plus totale est nécessaire. L’Eglise doit être plus authentique, se soumettre aux mêmes lois que tout le monde. Et il faut que l’Eglise soit ouverte sur le monde et la société. Ces trois qualités, l’Eglise devrait les rencontrer. L’Eglise doit tenir compte des mœurs des gens, nous sommes au XXIe siècle. Je ne demande pas de revoir à la baisse les normes éthiques, je demande que l’Eglise vive avec son temps et son époque.

Vous qui avez vécu la crise de 2007, quelles différences voyez-vous entre ces deux périodes de six mois ?

Il y a des différences. Par exemple, du temps du gouvernement transitoire, on avait déjà discuté de budget, d’économie, de social, d’asile et de justice L’institutionnel bloquait mais entre-temps, on était en train de préparer un accord de gouvernement. On constate aussi que les points de vue ont évolué. On ne peut pas nier que, du côté francophone, il y a plus d’ouverture qu’auparavant. Et aujourd’hui, il y a un texte élaboré sur la loi de financement, ce que nous n’avions pas en 2007. Mais la grande différence, c’est la radicalisation de l’opinion publique flamande. Elle a perdu patience, et on a vu ce qui s’est passé au mois d’avril Et on a eu des élections sur ce thème-là. Bon, c’est de la responsabilité de M.De Croo naturellement.

Le blocage dure depuis six mois. Cela veut-il dire que l’échec de 2007 ne tenait pas qu’à vous ?

Soyons honnêtes, j’ai fait des erreurs, mais je crois que la preuve est donnée que ce n’était pas lié uniquement à moi et que ceux qui étaient autour de la table ont aussi une responsabilité. Certains ont maintenant un rôle majeur à jouer. Ils constatent avec moi que c’est compliqué.

Sur un plan personnel, ces six derniers mois vous ont-ils changé ?

La période du mois de juin a été très difficile. La deuxième partie de l’année, disons que je me suis refait une santé politique. A un certain moment, on perd la confiance, mais aussi la confiance en soi. Naturellement, le dossier de l’Europe et celui du budget, ce sont deux choses que je connais bien.

Votre cote de popularité remonte en flèche.

Je suis dans un état d’esprit où les sondages ne comptent plus. Je remercie les gens qui cochent mon nom, mais j’ai passé ce cap. J’ai fait des scores très remarquables dans les sondages, je connais ça et je connais la relativité de tout cela. Ce que je veux faire maintenant, c’est quelque chose de positif pour les gens et mon pays. La présidence européenne, avec les initiatives qu’on a prises pour ne pas faire déraper le budget et donc éviter au citoyen des sacrifices futurs, j’en suis assez fier. Ça me rend heureux de voir que cela donne des résultats.

Comment voyez-vous la suite de votre carrière ?

Cela ne m’occupe pas pour l’instant. Il est clair qu’on va en discuter dans mon parti une fois qu’on sera dans une dynamique de constitution d’un gouvernement.

Pas d’envies ?

J’ai envie d’être actif, de faire de la politique. On verra dans quel projet et à quelle place mais, en tout cas, pour le "16", je n’ai plus d’ambitions.

Si on n’arrive à aucun accord, êtes-vous contre des élections ?

Il faut être réaliste et savoir que nous ne sommes pas sortis de la crise au niveau de la zone euro. Faire perdurer le blocage politique et en arriver à organiser des élections, je ne vois pas ce que cela va résoudre. C’est encore une fois deux mois d’incertitude, d’incapacité d’agir. Je préfère prendre plus de temps plutôt que de casser la négociation et de n’avoir plus d’autre choix que d’organiser des élections.

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