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France

De l'ORTF à l'ORTS de Sarkozy ?

BERNARD DELATTRE

Mis en ligne le 27/06/2008

Tollé après l'annonce de la désignation désormais par l'Elysée du patron de France Télévisions. La gauche assimile Sarkozy à Berlusconi ou Poutine.

CORRESPONDANT PERMANENT à PARIS Une "mise sous contrôle de la télévision" (le centriste François Bayrou). "Un nouveau modèle français, que Poutine et Berlusconi vont pouvoir bientôt envier" (le socialiste Christian Paul). "Une atteinte à une liberté fondamentale" (l'ancien président du Conseil supérieur de l'audiovisuel, Hervé Bourges). "Une reprise en main" (la communiste Marie-George Buffet). "Une décision très inquiétante" (Reporters sans frontières). Un retour "des décennies en arrière" (la centriste Marielle de Sarnez). Une reconstitution de l'ORTF, voire de "l'ORTS : l'Office de radio-télévision sarkozyenne" (le socialiste Laurent Fabius).

Un déluge de critiques s'est abattu jeudi sur Nicolas Sarkozy, au lendemain de l'annonce par le chef de l'Etat que le président du holding public France Télévisions serait désormais nommé par l'exécutif, et non plus comme aujourd'hui par le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA). "Le Figaro" excepté, la presse écrite dans son ensemble a également fustigé ce que "Le Monde" a appelé le "mélange inquiétant de brutalité et de cynisme" d'un Nicolas Sarkozy qui " a décidé de prendre le contrôle" des médias. L'innovation a même fait des remous au sein du gouvernement. Le secrétaire d'Etat à l'Europe Jean-Pierre Jouyet (ex-PS) y a vu avec regret "un parfum de Ve République du début, qu'il vaudrait peut-être mieux éviter".

Une vieille proximité

"Il y a suffisamment de verrous et de contrôle pour qu'on ne puisse pas parler de prise de contrôle" de la télévision publique par le pouvoir, a rétorqué la ministre de la Culture, Christine Albanel. Qui a dénoncé l' "absurdité" de l'accusation lancée contre le chef de l'Etat. Et a rappelé que le patron de France Télévisions sera nommé par l'exécutif après avis conforme du CSA et moyennant une approbation de parlementaires à la majorité qualifiée, ce qui suppose donc l'aval de la gauche. C'est la fin d'un système "hypocrite", qui "n'a jamais été un système indépendant ou autonome", a argumenté le Premier ministre François Fillon.

En effet, de tous temps, et même avant l'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, les hauts dirigeants de l'audiovisuel public ont été très proches du pouvoir.

Ainsi, l'actuel président de France Télévisions, Patrick de Carolis, est un proche de Jacques Chirac, qui l'y a nommé. Son collègue de Radio-France, Jean-Paul Cluzel, est un intime de l'ex-Premier ministre Alain Juppé. Y compris à la tête du CSA - comme des autres organes de contrôle : Cour des Comptes, Conseil constitutionnel, etc. -, les accointances sont évidentes. Ce Conseil est aujourd'hui présidé par Michel Boyon, qui dirigea le cabinet de Jean-Pierre Raffarin à Matignon. Son prédécesseur, Dominique Baudis, fut un mandarin de la chiraquie. Les hiérarques de France Télévisions n'ont toujours eu d'autre choix que d'avoir des bonnes relations avec le pouvoir. Pour preuve, le seul d'entre eux qui ait manifesté une indépendance réelle envers les hautes sphères, Philippe Guilhaume (1989-1990), n'a survécu qu'un an à son poste, avant d'être remercié.

Interventionnisme assumé

Par les socialistes, au pouvoir à l'époque. Car la droite n'a pas le monopole de la tentative de contrôle des médias audiovisuels.

Jack Lang aujourd'hui réécrit l'histoire en prétendant qu'en 1981, "les socialistes avaient souhaité couper autant que possible les liens entre le pouvoir exécutif et les chefs de télévisions et de radios". En effet, l'élection de François Mitterrand, comme celles de tous ses prédécesseurs et successeurs, s'accompagna de "charrettes" de journalistes jugés inféodés au camp adverse.

Avec Nicolas Sarkozy, la rupture, dans le domaine de l'interventionnisme médiatique, tient plutôt au style : décomplexé.

Alors que François Mitterrand n'avait jamais médiatisé son amitié avec André Rousselet (premier patron de Canal +), Nicolas Sarkozy s'affiche avec Martin Bouygues (patron du groupe contrôlant TF1) et Arnaud Lagardère (à la tête de l'empire médiatique du même nom). Il parachute ses proches dans l'état-major de TF1. Se vante d'avoir été à l'origine de la nomination d'Harry Roselmack comme "joker" de PPDA. Fait savoir son hostilité à la désignation du directeur de France Télévisions, Patrice Duhamel. Met en scène son irritation envers le traitement de l'actualité par les télés en piquant des colères en plein JT.

La largeur de son éventail interventionniste est également assez nouvelle. "Enfant de la télé", alors que ses prédécesseurs ne connaissaient rien à ce média ou s'y intéressaient peu, Nicolas Sarkozy va jusqu'à formuler des exigences sur la grille des programmes. Et sa passion pour le quatrième pouvoir pousse son activisme jusqu'à des frontières inexplorées par ses prédécesseurs. Qu'il s'agisse du travail de sape fait par l'UMP contre "la partialité" de l'agence AFP ou l'installation d'un "M. Internet" à l'Elysée, chargé explicitement de surveiller tout ce qui se dit sur la toile à propos du chef de l'Etat.

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