France 2017

Le député-maire Les Républicains du Havre, Édouard Philippe, a été nommé Premier ministre par Emmanuel Macron.

Le soir du 23 mars 2014, alors que 52 % des électeurs du Havre l’avaient élu maire dès le premier tour, Edouard Philippe disait de ce résultat qu’il était d’abord «une victoire contre le sectarisme partisan». Au même moment, à Paris, la direction de son parti, l’UMP, proposait une tout autre lecture : avec cette «vague bleue» aux municipales, la droite des «valeurs» infligeait à la gauche de François Hollande une raclée historique et bien méritée. Le contraste entre ces réactions illustre bien la singularité cet énarque juppéiste de 46 ans, assurément le plus macron-compatible des grands élus LR de sa génération. Le nouveau chef de l’Etat et son Premier ministre ne sont pourtant pas des intimes. Ils se sont rencontrés en 2011, à un dîner chez un ami commun. Le premier était alors banquier d’affaires chez Rothschild, le second venait de prendre la succession du maire démissionnaire du Havre, Antoine Rufenacht. Depuis, chacun a mené sa carrière dans son couloir. L’un à gauche, l’autre à droite.

Sportif et élancé, cet élégant barbu laisse voir, mains dans les poches, une décontraction naturelle qu’il ne parvient pas vraiment à corriger avec sa mine sérieuse de conseiller d’Etat. Souvent blagueur, limite potache, il semble n’avoir jamais renié l’adolescent qu’il était jadis, autant bosseur que chahuteur.

Blâme

Et pourtant, il se soigne : plusieurs fois par semaine, il se livre, avec son coach, à d’intenses séances de boxe qui lui font, dit-il, «un bien fou». Il lui arrive aussi de raconter des histoires. Avec son grand ami Gilles Boyer, ex-directeur de campagne d’Alain Juppé, il a écrit en 2011 un thriller politique remarqué. Dans l’ombre raconte une primaire truquée précédant une élection présidentielle infestée de magouilles et de trahisons. Mais tout finit bien. Démasqué in extremis, le méchant n’ira pas à Matignon... Mediapart révélait vendredi que le député Philippe était aussi, dans la vraie vie, capable de petits dérapages désinvoltes. Il a écopé d’un blâme de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, qui a constaté quelques négligences dans sa déclaration de patrimoine de 2014. «Aucune idée», avait-il écrit en réponse aux questions sur la valeur de son appartement parisien. Le député et maire du Havre reconnaît avoir voulu exprimer ainsi, de manière provocante, sa «mauvaise humeur» face à de nouvelles règles de transparences qu’il n’avait pas approuvées. Depuis, il se conforme à ces règles. «Qu’on n’ait rien trouvé d’autre en le passant au scanner, c’est plutôt bien», confiait ce week-end l’un de ses proches. Le documentariste Laurent Cibien a entrepris de filmer au long cours les aventures politiques de celui qui fut son camarade de classe à Paris, au lycée Janson-de-Sailly. Le premier volet, consacré aux municipales de 2014, a été diffusé l’an dernier. On y découvre un candidat professionnel et convivial qui pose un regard ironique sur la comédie de la conquête du pouvoir. Entre deux réunions de campagne, on le surprend dans son lumineux bureau de maire, s’accordant un court moment de détente. Il met le son sur un gros blues de Muddy Waters et esquisse, de ses deux index, un furieux solo de batterie sur sa table de travail.

Antisarkozysme

Bien plus que sa conquête, il préfère l’exercice du pouvoir. «La capacité de nommer des gens et de prendre les bonnes décisions», voilà les choses sérieuses qui échappent à ses sarcasmes. On touche là à ce que pourrait être la bonne définition d’un authentique «juppéiste» : un responsable politique qui a très envie d’exercer les plus hautes responsabilités mais qui a parfois du mal à accepter les petites et grandes compromissions du combat électoral. C’est ainsi qu’Edouard Philippe a développé une véritable aversion pour les effets de manches et les rodomontades de Nicolas Sarkozy en campagne. Il s’en cachait à peine : on l’a vu provoquer, en coulisse ou au fond des salles de meeting, l’hilarité de ses complices alors qu’il commentait en direct certaines prestations de l’ancien chef de l’Etat.

Il est vrai que l’antisarkozysme est consubstantiel de son engagement politique. Son premier contact avec la politique nationale remonte à 2002, quand Alain Juppé le recrute, à 32 ans, comme secrétaire général de l’UMP naissante. A ce poste, il se trouve d’emblée en première ligne face aux coups de boutoir du ministre de l’Intérieur Sarkozy, bien décidé à passer en force pour s’imposer en 2007. Ce fut violent. Le tout jeune Philippe, alors pas encore boxeur, ne sera pas loin d’en venir aux mains. Son attachement à Juppé, lui, sera indéfectible. Quinze ans après, dans une chronique publiée par Libération le 9 mars, il définissait ainsi l’héritage de ce «patron» qui venait de confirmer qu’il n’était définitivement plus disponible pour remplacer Fillon : «L’ambition de parler juste et d’agir bien, le souci de rassembler, le refus des facilités démagogiques, la primauté du fond, le sens de l’Etat. Et la niaque d’être à sa hauteur.»

Parmi ses collègues parlementaires, Edouard Philippe ne s’est pas fait que des amis. Certains le jugent assez méprisant. Ils n’ont pas complètement tort. S’il aime échanger avec ceux qu’il respecte, il ne fait aucun effort pour s’attirer la sympathie de ceux qu’il ne trouve pas au niveau. De ce point de vue, le contraste est frappant entre Bruno Le Maire et lui. Exactement du même âge, les deux hommes ont beaucoup en commun, tant dans leurs parcours que dans leur goût pour la littérature et le débat d’idée. Mais contrairement à l’ambitieux ex-ministre de l’Agriculture, Philippe est un solitaire. Il ne s’est jamais donné les moyens de cultiver un réseau de fidèles susceptibles de former, plus tard, le noyau dur de ses soutiens. Il n’avait qu’un objectif : faire gagner Juppé. Ses amitiés dans le monde politique ? L’un des premiers noms que cite le maire du Havre est celui du député Jérôme Guedj, représentant de la gauche du Parti socialiste. Les deux hommes ont préparé l’ENA ensemble et ne se sont jamais perdus de vue.

«Omelette»

Si Edouard Philippe a d'emblée été cité, avant même le 7 mai, comme l’éventuel «Premier ministre de droite» recherché par Emmanuel Macron, c’est, comme disent les politiques, qu’il «coche» pas mal de cases. Celle du renouvellement d’abord : jamais ministre, il termine son premier mandat de député. Même si, cumul des mandats oblige, le parlementaire Philippe n’y a pas déployé une activité débordante, le nouveau Premier ministre connaît bien l’Assemblée nationale. Préférant rester maire du Havre, il ne se présente pas aux législatives de juin, ce qui le met à l’abri du dilemme auquel sont confrontés tous les candidats de droite pro-Macron comme Bruno Le Maire, Thierry Solère ou Franck Riester, sommés de dire s’ils font campagne avec François Baroin et Laurent Wauquiez sous l’étiquette Les Républicains, c’est-à-dire contre La République en marche.

Edouard Philippe coche surtout, c’était l’essentiel pour le chef de l’Etat, la case de la droite modérée, celle d’Alain Juppé dont la célèbre parabole de l’omelette a des accents très macroniens : «Il faudra peut-être songer un jour à couper les deux bouts de l’omelette pour que les gens raisonnables gouvernent ensemble et laissent de côté les deux extrêmes, de droite comme de gauche, qui n’ont rien compris au monde», expliquait le maire de Bordeaux en janvier 2015.

Elu d’une ville qui a donné 58 % des suffrages à François Hollande en 2012 avant de mettre Jean-Luc Mélenchon largement en tête le 23 avril dernier (près de 30 %, devant Macron et Le Pen, dix points derrière), Edouard Philippe pratique, par la force des choses, ce «rassemblement des raisonnables», au risque de déplaire à la droite conservatrice havraise. Déjà fort mécontente de le voir figurer parmi la dizaine de parlementaires UMP qui n’a pas voté contre le mariage pour tous, elle trouve parfois que le maire en fait un peu trop, notamment dans sa coûteuse politique culturelle, qui donne la priorité absolue à la lecture publique.

Contrairement à tant de responsables de sa famille politique, Philippe n’est pas un héritier de la bonne bourgeoisie. Il met fièrement en avant un grand-père docker et même un arrière-grand-père qui aurait été «l’un des premiers communistes du Havre». Après un bac passé à Bonn – son père était proviseur au lycée français de l’ex-capitale de la RFA –, il se réclamait plutôt, lors de ses années à Sciences-Po, de la gauche de Pierre Mendès France et de Michel Rocard. A l’ENA, ses camarades de promotion ont gardé le souvenir d’un «centriste drôle et sympa», cultivant indifféremment des amitiés de gauche et de droite. Sorti «dans la botte» – c’est-à-dire parmi les quinze premiers de sa promotion –, il choisit naturellement l’un des «grands corps», en l’occurrence le Conseil d’Etat. Il goûtera à deux reprises aux joies du privé : d’abord en tant qu’avocat, puis comme directeur des affaires publiques du groupe nucléaire Areva entre 2007 et 2010.

En décembre 2015, après les élections régionales et les victoires face au Front national de Xavier Bertrand et Christian Estrosi grâce au désistement du PS, Edouard Philippe avait critiqué l’argument sarkozyste selon lequel rien n’était pire que ces ententes droite-gauche car elles ne faisaient que renforcer les extrêmes : «Il est bien plus dangereux de voir la gauche puis la droite se succéder sans apporter de solutions. C’est cette impuissance répétée, c’est l’échec, c’est la déception qui fait monter le FN. Et c’est la réussite qui le fera reculer», expliquait-il à Libération. Interrogé sur une éventuelle «recomposition», il ajoutait qu’elle ne pouvait intervenir qu’à «l’occasion de l’élection d’un nouveau président et d’une nouvelle majorité» . Il avait alors, fin 2015, bon espoir que Juppé serait le prochain président de la République. On connaît la suite.

Après la défaite de son patron, Libération lui avait proposé de chroniquer tous les mercredis la campagne présidentielle. Il nous avait fait le plaisir d’accepter, montrant par là qu’il ne craignait pas de collaborer avec un journal dont l’audience dans l’électorat de droite reste modeste… Il montrait, surtout, qu’il n’avait pas l’intention de s’investir outre mesure dans la campagne de François Fillon. Dans la dernière de ses chroniques, parue quatre jours avant le second tour, Philippe affiche implicitement la couleur. Il parle d’une France «paradoxale et contradictoire», aspirant «à la réforme et à la stabilité», cultivant «un niveau inégalé de dépense publique» tout en laissant s’imposer le modèle libéral. Pour surmonter ces contradictions qui paralysent le pays, Macron n’avait, selon Edouard Philippe, pas d’autre choix que «la transgression». Alors qu’il nous livrait ce dernier texte, nous lui avions suggéré d’être plus explicite sur cette «transgression» qu’il semblait appeler de ses vœux. Il avait refusé d’en dire plus. Probablement était-il déjà, ce 4 mai, bien engagé dans ses discussions avec le futur président. Ce père de trois jeunes enfants confiait aussi qu’il n’en avait pas fini avec l’écriture et qu’il entendait bien profiter de ses prochaines vacances, «cet été en Sicile», pour se lancer dans un nouveau livre. Sans doute va-t-il devoir remettre ça à plus tard.


© Libération