France 2017 Les membres du nouveau gouvernement français ont été présentés ce mercredi. Parmi eux, une Belge de naissance, Françoise Nyssen, qui hérite du portefeuille de la Culture.

Dans un portrait publié en février 2016, Libération, affirmait à propos de cette éditrice que, dans les bureaux d'Actes Sud à Arles, "on la retrouve facilement à la voix, à cette manière qu’elle a de saluer les uns et les autres, d’embrasser l’une ou l’autre, d’arrêter untel ou une telle pour lui présenter celui qui la suit avec difficulté dans sa cavalcade".

Françoise Nyssen est la fille unique d’Hubert Nyssen, homme venu de la pub. Belge de naissance, elle est élève au lycée français de Bruxelles, où elle ne se sent pas tout à fait à sa place. Elle habite loin et ne fréquente guère ses camarades, alors, elle lit, et lira beaucoup. Elle ne raconte pas l’histoire de l’éditrice en devenir qui déjà toute petite… d’ailleurs, elle devrait être médecin si l’école avait conforté sa confiance en elle au lieu de l’ébranler. "Je me suis dit que je ne saurais pas soigner les malades, c’est aussi simple que ça", dit-elle avec un peu, un tout petit peu de mélancolie dans la voix.

Son beau-père, l’homme avec lequel sa mère refait sa vie, René Thomas, généticien, l’entraîne dans des études de biologie moléculaire. Elle les abandonne avant d’achever un doctorat pour militer, au début des années 70, dans des associations de quartier s’opposant aux urbanistes qui rêvent de tracer des avenues. Vivant avec un cartographe, elle le quitte et quitte Bruxelles, puis se retrouve à Paris pour travailler quelques mois comme urbaniste dans un ministère ! Elle se sent en décalage horaire : "J’arrivais tôt, déjeunais trop tôt pour partir tôt et m’occuper de mes deux enfants…"

Quand, en 1978, son père lui dit qu’il cherche "quelqu’un", pour monter Actes Sud, elle se propose. Elle recale ses horaires à Arles et commence par les déclarations de TVA dont elle découvre l’existence. Hubert Nyssen, patriarche omnipotent qui tenait à s’installer en Provence, a l’intelligence de laisser se mettre en place une mécanique qui fonctionne encore. Sa fille découvre le métier d’éditrice, version livres de comptes, et croise Jean-Paul Capitani, un ingénieur agronome dont la famille d’immigrés italiens a fait sa place dans la ville. Un ami lui dit : "Vois-le, c’est l’homme de ta vie !" Il l’est devenu. Elle le fait rentrer à Actes Sud. Devant les banquiers, il sait y faire et ses garanties sont plus solides que les espoirs d’avoir un livre qui marche. Bougon, il râle parce qu’on perd du temps quand un exercice d’alarme incendie oblige les employés à descendre sur les bords du Rhône, alors que Françoise Nyssen en profite pour embrasser, saluer, présenter tout le monde à tout le monde.

Pour les livres, Hubert Nyssen apprend le métier à Bertrand Py. Un jour, Py, qui ne connaît rien au métier, a le culot de lui dire que cet ouvrage, qu’il a mis deux jours à lire ne connaissant l’italien que de loin, il le publiera à son compte si Actes Sud ne le fait pas. Actes Sud va publier et republier Tuta Blu . Là encore, Françoise Nyssen est trop bonne élève et s’efface : "Je ne suis pas éditrice. C’est Bertrand l’éditeur." Elle ne triche pas, au risque de faire oublier que c’est elle la patronne. En revanche, l’indépendance financière de la maison, voilà son œuvre et celle de son mari. "Un grand-père de Jean-Paul a vendu la bergerie de sa famille aux caves de Roquefort. Résultat, elle a disparu. Il ne faut jamais se faire racheter." Aujourd’hui, les locaux de la maison d’édition sont installés dans cette ancienne bergerie, rachetée à Roquefort.

Chez Françoise Nyssen, le monde est souvent "merveilleux". Elle emploie sans cesse le mot, comme s’il fallait le plaquer partout et à tout moment pour oublier ce jour où Antoine "est parti", où il s’est suicidé en février 2012. Antoine était le septième de la fratrie Nyssen-Capitani. Elle avait deux enfants, il en avait trois, ils en ont fait deux. Antoine était dyslexique, dyspraxique, "dys tout ce que vous voulez et… merveilleux". La voix s’affaisse un peu, le visage plonge quand il faut expliquer la présence des dessins de son enfant "différent" sur les murs ou sur les brochures d’Actes Sud. Ils disent la puissance de l’esprit quand il casse les règles du trait, mélange les photos et fait des collages de mots. En France, l’école publique et républicaine n’a pas pu ou pas voulu s’adapter. Françoise Nyssen n’accuse pas. "L’école n’est pas responsable", dit-elle sans y croire complètement. Et comme elle ne veut pas "se battre contre", elle a monté une structure qui aurait pu accueillir Antoine. Il suffit d’emprunter deux couloirs, d’en traverser un autre pour rejoindre l’école qui se trouve dans la chapelle au-dessus de la salle de concert. Une école dans une chapelle désaffectée dans laquelle on entreposait autrefois des ballots de laine, tout est normal, nous sommes dans le monde d’Actes Sud et des initiatives de Françoise Nyssen. Elle parle d’une monnaie locale, a repris l’Arbre à lettres, une librairie située rue du Faubourg-Saint-Antoine à Paris.

Un méchant bruit persistant l’agace et amène un peu de fermeté dans son propos. "Je ne suis pas l’héritière d’une situation. Ce que nous avons fait, nous l’avons fait ensemble avec Hubert, avec Bertrand, avec Jean-Paul." Simplement, depuis le retrait d’Hubert Nyssen, au début des années 2000 et plus encore depuis son décès en 2011, elle incarnait jusqu'à présent la maison d’édition dans laquelle sa fille est également entrée. Elle est désormais ministre. 


En six dates

9 juin 1951 Naissance à Bruxelles
1978 Entrée à Actes Sud
Février 2012 Disparition d’Antoine, son fils
Septembre 2015 Ouverture de l’école le Domaine du possible
2015 Actes Sud remporte le Goncourt, le Goncourt du premier roman et le Nobel de littérature
2017 Nommée ministre de la Culture