France 2017

Depuis la nomination d’Edouard ­Philippe à Matignon, alors que l’on découvre avec gourmandise les ­facettes méconnues du maire LR du Havre – amateur de boxe anglaise, grand lecteur d’Edmond ­Rostand, chroniqueur à Libé… –, on s’interroge, on glose, on commente. Et on se réjouit, car il y a matière à commentaires. Il se trouve, ô hasard heureux, que le néo-Premier ministre est l’auteur d’un roman, un ­thriller politique ­coécrit avec Gilles Boyer, Dans l’ombre. Publié en 2011, le roman évoque la vie politique et ses affres, parle d’attachées de presse et de plans cul, de coups bas et de solitude du pouvoir, and all that jazz. Il n’en fallait pas moins, du coup, pour alimenter la machine à fantasmes, à cause notamment des pensées "érotico-machistes" du héros d’Edouard Philippe. Comme si le mot "érotique", accolé à celui de "machiste", constituait un facteur aggravant. Surtout, comme si un personnage, un narrateur de ­roman, représentait forcément les idées de son auteur (en l’espèce, de ses auteurs).

Le narrateur d’Edouard Philippe compare non seulement une femme à un trophée, (livrant, selon le Soir, "une vision déplacée de la femme") mais, de surcroît, il pense, ce type qui est en effet un sale macho, qu’il n’y a que les hommes qui aiment les coups d’un soir. Enfin, par un drôle d’amalgame, on nous explique qu’il aime les poitrines opulentes, ce qui, si l’on suit l’article de l’Express, semble être un problème : on peut lire ce passage incriminé où il est écrit qu’une "vraie poitrine, c’est rond, c’est confortable, […] on doit pouvoir mettre son nez au milieu avec jubilation".

Il n’a pourtant jamais été prouvé que faire état de ses préférences sexuelles et anatomiques était sexiste. Il n’a jamais été prouvé non plus qu’un personnage représentait forcément toutes les pensées, les idées, toute l’idéologie de son auteur. Il est même heureux que les choses soient ainsi. D’abord parce que ce roman évoque la vie politique française, dont nous savons qu’elle n’est pas exempte de machisme et de sexisme ; finalement, mettre en scène un personnage masculin arriviste, de droite ET grand lecteur de Judith Butler serait presque irréaliste – voire incongru. On a rarement entendu des apparatchiks de droite faire la promotion des documentaires de Carole Roussopoulos. Et puis il y a l’éternelle question de la dissociation entre l’auteur et son œuvre. Confondre les deux est simpliste et stérile. En faire des déductions hâtives nous couperait de bien des chefs-d’œuvre de la littérature. Nous pourrions en déduire que Jean Giono fait l’apologie du viol dans le splendide Regain ; que Bret Easton Ellis est un dangereux criminel ; qu’Alfred Jarry est un sale despote avec la série du Père Ubu ; qu’Anthony Burgess aurait dû croupir en prison après avoir écrit Orange ­mécanique ; que Vladimir Nabokov était un pédo-criminel ; que Gustave Flaubert était une bourgeoise confite d’ennui dans son trou normand ; que Léon Tolstoï était une belle femme russe qu’il ne faudrait pas mettre en présence d’une voie ferrée ; que Shakespeare aurait dû être interné pour calmer ses pulsions ­paranoïaques après avoir écrit ­Macbeth, etc.

La liberté de la fiction, c’est aussi celle d’écrire des œuvres à clés : ­contrairement à ce qui se passe dans la vraie vie, la fiction peut tout dire, et tout faire, et tant mieux. ­Au cinéma, le Dictateur de Charlie Chaplin en est un bon exemple.

La vision des femmes d’Edouard ­Philippe se jugera à l’aune de la constitution du nouveau gouvernement ; outre la question de la parité, il s’agit de savoir si des femmes seront chargées de ministères régaliens, par exemple, ou alors si, comme souvent, on leur confiera des ministères cruciaux mais auxquels elles sont traditionnellement associées, comme la Santé, les Droits des femmes ou la ­Famille. Elle se mesurera également aux budgets alloués pour défendre leurs droits, à des ­politiques publiques, à une forme de volontarisme politique, tout le reste n’étant, et tant mieux, que ­littérature.