International Reportage Envoyé spécial en Israël

Dans la pâture aride qui s’élève en pente douce sur le flanc de la route nationale qui mène à Tibériade, une tente bédouine, longue et plate, étend ses toiles sous le soleil de la fin de journée. Tout près, un troupeau de chèvres chasse l’herbe éparse et rousse. Nous sommes à mi-chemin entre Haïfa, la grande ville du nord, et le lac de Tibériade, aux confins nord-est du pays. Nazareth n’est pas loin, un nom dont la simple évocation renvoie de manière presque pavlovienne aux fondations de l’ère chrétienne.

Les Bédouins, minorité arabe d’Israël, nomades à l’origine, mais aujourd’hui largement sédentarisés, sont nombreux dans ce paysage de collines qui composent la Galilée. Ils y pratiquent l’agriculture, et particulièrement l’élevage. Et comme d’autres minorités d’Israël, tels les Druzes arabes ou les juifs orthodoxes, ils n’ont pas l’obligation de servir dans l’armée israélienne, quoique certains le fassent sur base volontaire. Tsahal ne rechigne pas devant le volontariat Surtout en période de disette.

"Il y a moins d’enrôlement qu’auparavant parmi les jeunes, admet Ariel Shelka, l’un des porte-parole des Forces de défense d’Israël. C’est pourquoi l’armée s’ouvre aux minorités, dans lesquelles elle recrute de plus en plus." Les minorités sont donc de moins en moins minoritaires dans l’armée. Ce qui n’empêche pas certaines spécialisations. Les Bédouins, par exemple, y sont souvent commis comme garde-frontière. Une spécificité géographique, puisqu’ils vivent essentiellement dans le nord et dans le sud, qui devient presque sociologique. Nombreux sont ceux qui, une fois le service terminé, se reconvertissent dans le gardiennage privé.

C’est précisément un Bédouin, une lourde mitraillette en bandoulière, qui se trouve au poste de garde de la Mekorot Water Company, la plus grande entreprise publique du pays, l’une des plus grandes sociétés au monde spécialisée dans le filtrage de l’eau. Un site dit sensible, où n’entre pas qui veut, ce que les deux larges et robustes grilles coulissantes qui ceinturent le poste blindé énoncent tout aussi clairement que le vigile armé. Ce cadre sécuritaire rappelle à l’esprit distrait que l’eau est un enjeu majeur dans un pays dont plus de la moitié des terres se compose d’un désert (le Néguev, dans le sud) et dont le solde n’est vraiment viable que grâce aux 250 millions d’arbres plantés par les autorités depuis soixante ans. Un pays encore, où il ne pleut que vingt jours par an et dont la situation géopolitique reste complexe.

Derrière ses grilles, dans d’énormes installations de béton et d’acier, Mekorot rend consommable l’eau pompée une vingtaine de kilomètres plus loin dans le lac de Tibériade, une réserve d’eau douce de 160 kilomètres carrés qui alimente tout Israël. L’eau devenue potable est envoyée vers le centre, puis le sud du pays, grâce au "National Water Carrier", un grand canal qui, depuis 1964, abreuve le pays tout entier via un réseau de petits canaux, tuyaux et autres aqueducs.

En temps normal, le lac fournit environ un tiers des besoins en eau potable du pays. Sa surface se trouve à 210 mètres sous le niveau de la mer, mais elle est encore plus basse en ce moment. "Israël connaît une grave sécheresse depuis sept ans. Et aujourd’hui, nous sommes au plus bas de nos réserves" , reconnaît Avi Migemi, l’ingénieur à la tête de la Water Resources Unit chez Mekorot, une usine qui peut traiter jusqu’à 1,7 million de mètres cubes d’eau par jour. "L’usine opère à la moitié de sa capacité maximale, en raison du niveau très bas du lac. D’autres usines, plus petites, ont pris le relais pour compenser notre baisse de production."

Ces dernières années, la désalinisation de l’eau de mer a fait d’énormes progrès. La technique de l’osmose permet aujourd’hui de produire davantage, plus facilement et plus rapidement. La désalinisation de l’eau de mer a le vent en poupe et sa croissance est très rapide : elle devrait produire quelque 600 millions de mètres cubes d’eau potable en 2015, quatre fois le volume produit en 2008. Quatre centres de traitement, nettement plus modestes que l’usine de Galilée, sont installés le long de la côte et deux nouveaux seront mis en service en 2013, dont l’un à Ashdod. Ces usines ont permis d’absorber la chute de production d’eau potable enregistrée dans la région du lac. Mais cette évolution technologique a un coût. Son impact fut explosif sur le tarif de l’eau, qui "a triplé depuis trois ans", comme l’indique M. Migemi.

Devant la croissance de la consommation, notamment domestique, les autorités israéliennes tentent d’éduquer. Et bien que la désalinisation produise de bons résultats avec de bons rendements, des recherches sont en cours pour trouver d’autres solutions, plus propres. "Nous ne voulons pas faire dépendre les futures générations d’Israël de la désalinisation, car il y a des problèmes environnementaux liés à cette technique, notamment au niveau des infrastructures en béton, des pompes , explique Noah Galil, le directeur du Grand Water Institute, l’une des composantes de Technion, l’institut technologique d’Israël, l’un des sept centres universitaires du pays, installé sur les hauteurs de Haïfa. Nous essayons de prévoir le futur des besoins en eau du pays. Et nous cherchons d’autres techniques de traitement. C’est pourquoi nous investissons notamment dans les nanotechnologies." Une voie qui fera, un jour peut-être, des miracles.