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Dix mois après s'être débarrassés de leurs bourreaux, les habitants de la ville irakienne de Mossoul votent vendredi pour tourner la page des jihadistes qui assimilaient le mot "élection" à un péché.

"Daech nous répétait tout le temps dans les mosquées que la démocratie était une forfaiture pour l'islam. Aujourd'hui je suis content d'avoir voté", confie Hareth Mohammad, un journalier de 41 ans, en utilisant un acronyme en arabe du groupe Etat islamique (EI).

Pour l'EI, le pouvoir est divin et est attribué au "calife", en l?occurrence leur chef Abou Bakr al-Baghdadi, qui s'était octroyé ce titre à Mossoul, deuxième ville d'Irak libérée en juillet 2017 du joug des jihadistes.

"Nous avons voté pour nous faire entendre", assure Amina, qui comme toutes les Irakiennes était cantonnée chez elle et n'avait pas son mot à dire dans la vie publique, durant les trois ans où l'EI faisait la loi.

Alors que la participation semble avoir été faible dans le reste du pays, jamais depuis le premier scrutin libre en 2005, l'affluence n'a été aussi grande que ce samedi à Mossoul.

Dans le passé, bien avant même l'arrivée de l'EI, la menace des violences du réseau Al-Qaïda, alors fortement implanté dans la ville était telle que les habitants évitaient de se rendre aux urnes par crainte des attaques suicide et d'autres représailles.

Ville martyrisée

En 2003, l'invasion emmenée par les Etats-Unis renversait le dictateur Saddam Hussein et, Mossoul, dont étaient originaires nombre des dignitaires de son régime, entrait dans un cycle ininterrompu de violences.

Car si une ville d'Irak a été martyrisée c'est bien cette cité du nord, avec la dictature de l'EI puis la bataille sans merci pour chasser les jihadistes, qui en a fait un amas de ruines.

Traumatisés par la fuite des forces de sécurité en 2014 lors de l'assaut par une poignée de jihadistes, les habitants ne veulent plus jamais revivre un tel cauchemar.

"Maintenant que nous sommes libérés de Daech, on vote pour la sécurité et la reconstruction", affirme Oum Sebhane, 63 ans, le visage barré par un immense sourire et vêtue d'une longue robe noire, à la sortie d'un bureau de vote.

"Je vote pour choisir qui mènera le pays vers la stabilité, la sécurité et de vrais services publics" dans la cité, ancien carrefour commercial du Moyen-Orient, assure Abou Hassan vêtu d'une dishdasha (robe masculine) blanche.

"Perdu confiance"

Cette fois-ci, la province de Ninive, dont le chef-lieu Mossoul, est majoritairement sunnite mais où vivent de nombreuses minorités, entend saisir cette opportunité pour changer la nature de ses relations avec le pouvoir.

Ces élections "détermineront le futur de Ninive libérée de l'EI" en lui permettant d'avoir de "bonnes relations avec le gouvernement central", notamment si les candidats indépendants réussissent une percée, affirme le politologue Ali al-Zoubeïdi.

La preuve, avancent les experts, est que 75% des candidats qui se disputent les 34 sièges de la province sont nouveaux, une particularité notable dans le paysage politique irakien, quasiment inchangé depuis la chute de Saddam Hussein.

Les traditionnelles listes sunnites sont même allées jusqu'à modifier les noms de leurs listes, pourtant historiques, pour ne pas être associées à l'ancien temps.

Mais le doute sur un changement subsiste. Lassé des promesses non tenues, Abou Charaf, habitant de l'ouest de Mossoul, la partie la plus ravagée par les combats, a décidé de voter blanc. "J'ai perdu confiance dans l'ensemble (des hommes politiques) quand j'ai vu la façon dont ils ont tous échoué ces dernières années", assure ce chômeur de 45 ans.