International

« Si vous voulez vous sentir dans la peau d'un cycliste hollandais à l'heure de pointe, rendez-vous mardi à 8h devant la gare. » Le jour venu, Sjors van Duren est pile à l'heure. Taille et carrure de volleyeur, dynamique et "carré", notre guide colle à l'image que l'on se fait de nos voisins. Employé à la Province de Gelderland, ce spécialiste en urbanisme et en mobilité est en le "M. Vélo" local. Il coordonne le développement des projets et des politiques cyclistes de cette région où se trouvent notamment les villes de Arnhem et Nimègue.

Direction le sous-sol de la gare qui, comme dans la plupart des villes du pays, abrite un vaste parking capable d'accueillir plusieurs centaines de vélos, mais aussi un atelier d'entretien et réparation où l'on peut louer une bicyclette aussi facilement que l'on achète un sandwich. D'autres parkings gratuits, gardés et accessibles tard dans la nuit, sont également disséminés à divers endroits dans la ville

© Gilles Toussaint

La F325, une autoroute pour vélos

Au carrefour situé juste devant la gare, cyclistes, piétons et automobilistes se croisent dans un ballet qui semble naturellement synchronisé. Hormis un marquage au sol minimaliste, aucun feu ou panneau n'est pourtant présent pour jouer les chefs d'orchestre. "C'est volontaire", explique Sjors. "De cette manière, les usagers sont obligés d'être attentifs aux autres et d'interagir entre eux ." Un système qui fonctionne bien sur des espaces urbains dégagés et circonscrits, ajoute-t-il, mais pas sur des longs tracés où certains rappels sont nécessaires au moment d'aborder les croisements.

Le moment est venu de se mettre en selle et de rejoindre la F325, à quelques encâblures de là. Inaugurée en 2015, la "RijnWaalpad" est une véritable autoroute cyclable qui relie Nimègue à Arnhem. Un large ruban d'asphalte rouge qu'empruntent chaque jour de nombreux navetteurs à vélo et quelques rares motocyclistes. "La route est accessible aux scooters roulant à maximum 45 km/h", commente Sjors van Duren, que cette situation ne semble guère emballer.

Selon les premières évaluations, plusieurs milliers de personnes l'utiliseraient quotidiennement. Certains parcourent les 16 km qui séparent Arnhem de Nimègue. D'autres la rejoignent à partir de l'une des pistes cyclables qui quadrillent la ville ou les villages environnants. "Quand on parle d'autoroute pour vélo, les gens pensent à une voie rapide qui vous emmène d'un point A à un point B. Mais en fait, c'est plutôt une colonne vertébrale interconnectée à d'autres voies et que l'on peut emprunter pour effectuer plus rapidement une une partie de son trajet", poursuit notre poisson-pilote, saluant au passage une jeune femme à vélo. "C'est une ancienne collègue, si j'étais dans une voiture, je ne l'aurais pas vue...


De fait, malgré le vent piquant qui souffle en légères rafales, l'affluence est impressionnante. De nombreux étudiants, bien sûr, mais aussi des employés qui se rendent au boulot ou encore des (grands-)parents accompagnant leurs (petits-)enfants à l'école. Côté vélo, le défilé est également hétéroclite : du vieux biclou hollandais rouillé au vélo de ville moderne, en passant par les emblématiques "bakfiets", ces étonnants vélos-cargos à bord desquels deux ou trois jeunes enfants – ou les courses de la semaine, c'est selon - peuvent confortablement prendre place. Sans oublier les e-bikes qui ont de plus en plus la cote, en particulier chez les retraités.

Voir et être vu

Le parcours de la F325 a été soigneusement étudié. Longeant en partie la ligne de chemin de fer, il enjambe la rivière Waald pour relier le centre-ville à la partie nord qui s'est fortement développée ces dernières années. La piste cyclable permet de combiner le vélo et le train pour se rendre à Breda, Rotterdam, Utrecht ou encore Amsterdam grâce à des connexions ferroviaires efficaces. Elle passe notamment à proximité d'un lycée, ou encore d'un tout nouveau complexe cinéma qui a vu le jour à proximité de l'autoroute A15 – celle dédiée aux voitures… "Ils ont dû agrandir leur parking vélos", s'amuse Sjors.

Pour franchir l’A15, un tunnel a fait l’objet d’un soin tout particulier afin de rassurer les cyclistes et renforcer son attractivité. : “On se trouve un peu à l’écart, il ne fallait donc pas donner l’impression de tomber dans un trou noir”. Les murs qui en assurent l’accès ont été évasés pour créer un sentiment d’ouverture et l’éclairage est assuré par des leds qui dessinent une chaîne de vélo le long des murs et des plafonds. Grâce à une application pour smartphone, le cycliste peut programmer à l’avance et à distance, la couleur de l’éclairage qu’il souhaite voir s’illuminer au moment de son passage. Plus il emprunte le tunnel, plus la palette de couleurs à laquelle il peut faire appel s’étoffe. Une manière ludique de fidéliser l’usager.

L'éclairage de la piste cyclable à proprement parler a lui aussi été longuement réfléchi. Représentant un maillon de chaîne de vélo - le symbole de la Cycle Highway -, ces lampadaires sont composés de trois leds qui éclairent chacun une portion du macadam. Trois cercles lumineux sont également présents sur les côtés, commente Sjors. "Ils sont roses quand on se rend vers Arnhem et vert quand on va vers Nimègue", ajoute-t-il. Une coquetterie qui n'est pas gratuite : "Les automobilistes qui passent sur l'autoroute juste à côté peuvent du coup prendre conscience qu'il existe une alternative."


Une mobilisation commune

Le projet "RijnWaalpad" s'inscrit dans le cadre d'une stratégie de mobilité à long terme voulue par les municipalités de Arnhem, Nimègue, Lingewaard et Overbetuwe. Celle-ci ont choisi d'allier leurs forces pour bâtir un réseau cyclable performant afin de réduire la congestion automobile, mais aussi pour conserver des villes à "taille humaine". Avec visiblement un certain succès.

"Aux heures de pointe, c'est bien plus facile de prendre le vélo que la voiture", confirme Antoine, un tonique pensionné qui tient aujourd'hui un Bed&Breakfast. Outre des vélos de ville, ce dernier possède un tandem pour les balades avec son épouse, mais aussi un vélo pliable. "Je l'utilise quand je vais à Amsterdam, par exemple. Je le prends avec moi dans le train, je le déplie quand j'arrive, et hop !, je suis libre !"

En musardant sur les pistes cyclables de Nimègue et des environs, on est frappé par le soin mis à la réalisation de ces infrastructures. Tout a été pensé pour être sécurisant et faciliter la vie des cyclos. Quand les pistes cyclables, qui disposent de leur espace propre, viennent à croiser des axes routiers, ceux-ci sont ainsi prioritaires en de nombreux points ou peuvent accélérer le passage d'un feu en appuyant sur un bouton. Peu habitué à tant de sollicitude, on est surpris, aussi, par la discipline dont font globalement preuve les automobilistes vis-à-vis des vélos.

© Gilles Toussaint


Une signalisation soignée et dédiée - dont la légalité est cependant contestée - rappelle également celle généralement réservée aux automobilistes.


© Gilles Toussaint

Tout n'est pas rose pour autant, nuance Sjors van Duren. "Même aux Pays-Bas, on fait face à des résistances face à ce genre de projet". Dans un des villages traversés par la F325, les habitants redoutaient ainsi que la piste cyclable, qui a pris la place d'anciens sentiers, trouble leur tranquillité.

"Quand on construit ce genre d'infrastructures, il faut donc bien réfléchir à leur design et ne pas faire les choses à moitié. Car si les choses ne sont pas faites correctement, ça soulève plus d'opposition et ça coûte plus cher au final".

Si d'autres projets sont en chantier ou dans les cartons en province de Gelderland, la question du partage de l'espace disponible sera inévitablement toujours plus aiguë, juge-t-il. "La place s'épuise et il faudra choisir. On ne pourra plus mettre toutes les voitures, les pétons et les vélos dans la même rue. Il faudra choisir le meilleur moyen de déplacement. Ce ne sera pas toujours le vélo, cela dépendra du contexte .»

Une question d'éducation et un outil d'émancipation

"Il y a une vraie dimension culturelle dans le rapport au vélo des Hollandais. C'est dans leur ADN dès l'enfance", analyse de son côté Stefan Bendiks, directeur du bureau Artgineering, spécialisé dans les infrastructures cyclables urbaines.

Une histoire d'amour qui a pris racine au moment de la crise pétrolière des années 70, mais aussi suite à une série d'accidents dramatiques. Depuis lors, les autorités néerlandaises ont accordé une place particulière à l'usage du vélo, que ce soit par des lois protégeant les cyclistes ou des encouragements fiscaux comme l'attribution de "vélos d'entreprise".

"L'espace est aussi résolument pensé pour les cyclistes, du coup l'entente se fait presque naturellement car ils ont dépassé cette phase où chacun doit se battre pour s'imposer à l'autre usager. Chaque automobiliste sait qu'il peut-être sur un vélo le lendemain. Ils ont cette culture de la multimodalité. Aux Pays-Bas, le vélo n'est plus non plus le symbole d'un statut qu'il faut afficher, c'est juste devenu un truc utilitaire comme un aspirateur", poursuit notre interlocuteur. Cet usage du vélo au quotidien, ajoute-t-il, contribue également à l'épanouissement des enfants qui jouissent très jeunes d'une certaine autonomie. "A la campagne, il est normal que des garçons ou des filles fassent parfois 10 ou 12 km en vélo pour se rendre à l'école. Ils circulent par petits groupes. C'est un événement social, ils papotent, ils flirtent..."

Mais tout n'est pas gagné pour autant, tempère-t-il. "Dans certaines villes, c'est encore marginal mais on voit que cette cohabitation naturelle n'est pas garantie. Dans certains quartiers, souvent les moins prospères, le vélo ne paraît plus si cool. Les ados préfèrent un scooter ou une BMW quand ils ont 18 ans, notamment chez les jeunes d'origine immigrée de la première ou de la deuxième génération qui n'ont pas forcément grandi avec le vélo. C'est la raison pour laquelle beaucoup de projets dans les villes ne sont plus focalisés sur l'infrastructure, mais plutôt sur des programmes d'éducation. On initie notamment les mamans d'origine étrangère aux déplacements en vélo. Cela comporte aussi une dimension sociale et d'émancipation car cela leur permet d'élargir leur horizon qui se résume souvent à aller au marché ou à l'école, faute de disposer d'un moyen de transport propre. Et cela facilite la transmission à leurs enfants."