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Si son enlisement en justice l’a quelque peu soustraite à l’attention du public, l’"affaire Simon Leys" n’est ni réglée ni oubliée pour autant. Elle va, au contraire, connaître un nouveau rebondissement - et un nouveau départ - avec le prochain dépôt par Me Sylvie Sarolea, l’avocate des enfants du sinologue belge, Marc et Louis Ryckmans, de ses conclusions avant la première audience du procès en appel intenté quatre ans après le début de la procédure.

Rappelons brièvement les faits. En décembre 2006, les fils jumeaux de Simon Leys (alias Pierre Ryckmans), nés à Hong Kong, le 19 octobre 1967, de parents belges, et qui n’ont jamais eu d’autre nationalité que belge, se voient refuser le renouvellement de leur passeport par une jeune employée (hollandaise) du consulat de Belgique à Canberra, en Australie, où ils résident. L’erreur administrative aurait pu être corrigée très facilement, mais elle prend rapidement des proportions à la fois dantesques et ubuesques quand l’affaire remonte jusqu’au ministère à Bruxelles et que la machine bureaucratique s’emballe.

Les courriers adressés par la famille Ryckmans au "service public" des Affaires étrangères restent d’abord sans réponse, le ton monte et, à l’indignation de citoyens bafoués dans leurs droits, l’administration réplique par des réflexes corporatistes. Le consul de Belgique à Canberra, Nille Van Hellemont, couvre son employée ; notre ambassadeur en Australie, Frank Carruet, couvre Mlle Van Hellemont ; et finalement le président du comité de direction du ministère, Jan Grauls, couvre tout le monde. Pour justifier la fin de non-recevoir que " ses gens " opposent aux Ryckmans, il nous dira : " On ne parle pas à des fonctionnaires sur ce ton ."

En cause, une subtilité du Code de la nationalité belge de 1984 - qui a, au demeurant, perdu toute pertinence depuis 2007, quand notre pays a admis la double nationalité - faisant obligation aux Belges nés à l’étranger après le 1er janvier 1967 d’effectuer une déclaration conservatoire de la nationalité avant leurs 28 ans, sauf s’ils n’ont pas d’autre nationalité (ils deviendraient alors apatrides en perdant la nationalité belge, ce que la loi interdit). Tout le problème réside dans cette exception, dont les enfants Ryckmans se sont prévalus pour ne pas faire la dite déclaration, suivant en cela les instructions données par le consulat. Une approche fondée, manifestement, puisque leur passeport a ensuite été renouvelé deux fois.

Pour justifier a posteriori le refus de le faire une troisième fois, en 2006, l’administration doit donc attribuer aux jumeaux une nationalité fictive qui leur aurait automatiquement fait perdre la nationalité belge. Un véritable " cover up ", selon l’expression de Simon Leys, puisque le ministère va, avec l’apparence du plus grand sérieux, les affubler successivement de la nationalité chinoise de Pékin (au motif que leur mère est née en Chine), de la nationalité chinoise de Taiwan (au motif qu’elle a vécu à Formose) et de la nationalité britannique (parce que Hong Kong était encore une colonie de sa Gracieuse Majesté en 1967).

Un sommet dans le cynisme a été atteint quand le ministère a prié Simon Leys - rendu mondialement célèbre par sa dénonciation des atrocités maoïstes dans les années 1960-1970 - d’aller chercher à Pékin la preuve que ses fils n’étaient pas chinois ! Et cela, de surcroît, bien que la charge de la preuve incombe en l’occurrence à l’administration belge

L’action introduite en novembre 2007 devant la 4e chambre du tribunal de Première instance de Bruxelles s’est enlisée, au gré des reports d’audience et des retards, dans l’examen de cette mascarade. Si la piste chinoise, totalement absurde, a rapidement été écartée, l’hypothèse d’une nationalité britannique a, en revanche, été prise au sérieux par le juge, quand bien même le statut accordé par la Couronne britannique à ses sujets des colonies n’a, à l’évidence, jamais été une véritable nationalité - imagine-t-on un seul instant que Londres ait pu faire ce cadeau à des centaines de millions de personnes en Afrique et en Asie, toutes susceptibles de venir vivre et travailler en Grande-Bretagne ? C’est cependant la logique qui a conduit à débouter les Ryckmans dans un jugement communiqué curieusement aux parties deux mois après l’audience, soit à la fin de juin 2011, à la veille des vacances - de manière à le priver de tout écho médiatique ?

De l’analyse des causes et des conséquences de cette rocambolesque histoire, nulle trace, par contre. Ou, plutôt si, dans les conclusions de Me Monique Detry, l’avocate du ministère, qui se permet une étonnante réflexion, résumant on ne peut mieux l’esprit dans lequel les Affaires étrangères ont traité ce dossier depuis le début : " De toute manière, la perte de nationalité n’a eu aucune conséquence familiale puisque les appelants, célibataires et sans enfant, n’ont jamais été résidents belges ni résidents européens et sans doute n’ont-ils jamais pénétré sur le territoire de l’Union européenne ."

Non seulement cette dernière affirmation est fausse, mais cela signifie-t-il que, pour conserver sa nationalité belge quand on vit à l’étranger, il faille obligatoirement être marié, avoir des enfants, avoir résidé en Belgique ou dans l’UE, et y faire régulièrement des visites de courtoisie ?