International

Une semaine après Nicolas Sarkozy, Alain Juppé (rival de l’ancien chef d’Etat pour défendre les couleurs de la droite lors de la présidentielle française de 2017) est à son tour passé par la case Bruxelles. Mercredi soir, il s’est adressé à un auditoire comble où s'était entassé un millier de personnes, à l’Université libre de Bruxelles. Jeudi matin, Alain Juppé a rencontré quelques journalistes au siège du Parti populaire européen.

Lors de cette rencontre, l'ancien Premier ministre de Jacques Chirac n'a pas ménagé ses coups de griffes à l'endroit de l'actuel pouvoir de gauche "qui n'est pas à la hauteur des responsabilités de la France". Mais ce dont il a été essentiellement question, lors de la discussion, c'est de l’Union européenne. Laquelle, s’alarme M. Juppé, “n’a jamais été dans une situation aussi difficile, dangereuse”. Au point, rappelle-t-il, qu’elle est menacée de “dislocation à cause de toute sorte de raison, dont surtout son impuissance” : à gérer la crise migratoire, à retrouver le chemin de la croissance, à relancer l’emploi… Sans parler du risque de voir le Royaume-Uni quitter l’Union.

Les Français moins eurosceptiques qu'on le pense

A la différence de Nicolas Sarkozy, l'ancien Premier ministre de Jacques Chirac a toujours fait preuve de constance dans ses convictions européennes et il entend les exprimer au cours de sa campagne pour la primaire à droite de façon “lucide”, mais “volontariste”. Alain Juppé refuse de croire que le débat européen est obstrué par l'euroscepticisme, voire l'hostilité envers l'Europe. "Ceux qui combattent l'Europe commencent à être en difficulté", épingle-t-il, visant la présidente du Front national, Marine Le Pen. "Les Français ne veulent ni sortir de la zone euro, ni de l'Union européenne. "L'opinion voit bien que ça (l'Europe) ne marche pas, mais sait que ce serait folie, dans le contexte actuel, de nous séparer les uns des autres". Pour que ses compatriotes retrouvent confiance en l'Europe, "il ne suffira pas de faire une harmonisation fiscale, ça ne fait pas vibrer les cœurs", admet Alain Juppé. "Il faut rappeler que nous avons des valeurs européennes communes : une vision, une histoire, des racines, un niveau de démocratie comme on en connaît peu ailleurs dans le monde, une aspiration à la liberté, l'égalité entre les hommes et les femmes". Et de suggérer, pour développer le sentiment européen, "de développer (le programme d'échange) Erasmus par mille, pour que les jeunes Européens apprennent à se connaître".

Consolider la zone euro par une harmonisation des systèmes fiscaux et sociaux

Mais encore ? L’ancien Premier ministre de Jacques Chirac ouvre des pistes pour relancer l’Europe. A travers, d’abord, l’approfondissement "des mécanismes de la zone euro”. Le plus fort de la crise que celle-ci a traversée est passé mais l'Union économique et monétaire reste “fragile”, observe Alain Juppé. Il faut donc “aller plus loin dans la consolidation”, via "l’harmonisation des systèmes fiscaux et sociaux” de ses dix-neuf Etats membres.

Paris et Berlin doivent être à l’initiative, mais pour que la France puisse être prise au sérieux par l’Allemagne, il lui faut “passer par un certain nombres de changement”, pour relancer son économie, insiste le Français. Par ailleurs, s'il ne préconise par un grand chambardement institutionnel européen, Alain Juppé estime pertinent de créer, à l'occasion du prochain changement de traité, "un Parlement de la zone euro, pour que les élus de la zone euro puissent se prononcer sur les affaires de la zone euro"

Recréer un nouvel espace Schengen, avec ceux qui le veulent

Un autre axe sur lequel il est urgent d'avoir une vision commune est, pour Alain Juppé, celui d'une politique migratoire commune, dont “les deux pieds” sont l’asile et le contrôle commun de nos frontières extérieures, “sans quoi (l’espace de libre circulation) Schengen éclatera”. Si la crise migratoire est devenue incontrôlable, estime le Bordelais, c'est moins parce que les Etats ont été dépossédés de leur souveraineté que parce qu'ils en ont fait un usage excessif, prenant la décision de fermer leurs frontières sans se préoccuper des conséquences pour leurs partenaires européens - à cette aune, Alain Juppé dit "ne pas croire à l'efficacité" de la mesure prise par la Belgique, qui a décidé de fermer sa frontière avec la France : "Il y a plus de 1500 points de passage", entre les deux pays.

Il reconnaît également un défaut de solidarité entre Etats membres pour l'accueil des réfugiés. "Nous (Français) sommes prêts à prendre notre part, mais les gens ne veulent pas venir chez nous", précise-t-il toutefois. "Ceux qui sont à Calais veulent rejoindre le Royaume-Uni". Prudemment, Alain Juppé se garde de condamner, sur le fond, les propos du Premier ministre français Manuel Valls, qui s'est permis de critiquer, à Munich, la politique d'accueil menée par la chancelière Merkel. Sur la forme : "Quand j'ai des amis, ma première réaction n'est pas de les critiquer. La France n'est pas à la hauteur de ses responsabilités", mettons-nous d'aplomb, après, on donnera des leçons aux autres."

Le Français est favorable à la re-création d'un nouvel espace Schengen, "avec ceux qui le veulent", dont le contrôle des frontières extérieures devra être assurés en commun

Investir dans un projet de défense commune

Enfin, il est urgent, souligne Alain Juppé, que les Européens accomplissent “des progrès majeurs sur le plan de notre sécurité collective” pour faire de l’Europe “un projet politique identifié sur la scène internationale”. Une première piste serait, selon lui, de renforcer la base industrielle et économique de la défense européenne. Mais aussi d'aller plus loin dans le domaine de la diplomatie commune. "Ma vision n'est pas celle d'un Etat fédéral, mais nous pouvons mettre des choses en commun. En adoptant une position commune vis-à-vis de la Russie, de la Turquie, du Maghreb et de l'Afrique", entre autres.

L’avenir dira si le Bordelais sera en position de participer activement à ces chantiers, en 2017.