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"1981 était un échec immédiat ! Arrêtons de célébrer Mitterrand", "Une victoire de Le Pen ou Mélenchon condamnerait l’Europe", "Il faut cesser de culpabiliser ceux qui tentent de défendre une certaine façon de vivre, le féminisme ou la laïcité", "L’avenir du politiquement correct, c’est le triomphe du populisme!"… A quelques heures des résultats du premier tour, le philosophe français André Comte-Sponville, qui se penche régulièrement sur les questions politiques, morales et éthiques, livre son analyse de la campagne présidentielle française en cours.

Entretien et retour sur une campagne surréaliste.


Cette campagne aux nombreux rebondissements s’est achevée avec le retour de la menace terroriste dans les débats. Comment percevez-vous ce premier tour ?

Dans quelques années, on retiendra la singularité de cette campagne dès le début ! En tant qu’homme de gauche, je trouvais que la primaire de la droite était une excellente nouvelle pour la démocratie française. Après le Brexit, après l’élection de Trump, on craignait que la vague populiste emporte la France. Or, la victoire de Fillon sur Sarkozy, le vrai candidat populiste de la droite, a démontré le contraire. A l’époque, François Fillon était un personnage tout à fait respectable, avec un programme longuement réfléchi et très loin d’être démagogique.

La victoire de Fillon à la primaire, une défaite du populisme ?

Oui, tout le monde était d’ailleurs certain qu’il l’emporterait. Puis patatras !, arrivent les affaires d’emplois fictifs et de costumes offerts par un personnage sulfureux de la France-Afrique… qui n’est même pas un ami intime. Tout à coup, l’élection imperdable pour la droite se transforme en victoire improbable. Notez qu’improbable ne veut pas dire impossible.

Et comment avez-vous perçu la primaire de la gauche ?

Comme une mauvaise nouvelle pour la démocratie, car le gagnant Benoît Hamon – qui n’est pas vraiment populiste, juste sympathique – tient un discours traditionnel, mais récusé par l’Histoire. Il est sur la même ligne que le programme commun de 1981, soit l’idée d’une politique keynésienne de relance par la consommation. La France a fait cela de manière spectaculaire en 1981 et cela a immédiatement échoué, dès 1982, avec 3 dévaluations en à peine 18 mois. Il a fallu que Delors et Mauroy convainquent Mitterrand que cela ne pouvait plus durer.

La gauche n’aurait rien appris de ses erreurs en 35 ans ?

Rien, car ils nous font le même coup qu’en ’81 ! Je leur dis qu’il faut reconnaître qu’en ’81 on a perdu, c’était un échec immédiat ! Arrêtons de célébrer Mitterrand… La gauche a donné la victoire à un candidat démagogue, Benoît Hamon, qui a le moins reconnu cet échec historique. La gauche française vit dans le mensonge depuis 1983. Dans une économie mondialisée, une politique de la relance par la consommation est destructrice d’emplois.

Puis, vient la vraie campagne officielle…

Quelle déception ! Pendant des semaines, cette campagne est pourrie par la question des affaires de Fillon et Le Pen, mais essentiellement celles de Fillon. Même si l’emploi fictif présumé de Penelope Fillon n’est pas forcément illégal, c’est pour le moins moralement choquant. Et les costumes ajoutent une couche de ridicule à la situation. Heureusement, la fin de la campagne a été meilleure. Mais je ne vois pas comment il pourrait imposer des réformes drastiques après le Penelopegate… Il a perdu en autorité et en crédibilité.

Quel suspense cette campagne !

En 30 ans, j’ai rarement trouvé la politique aussi passionnante au jour le jour : révélations, rebondissements, favoris qui chutent… C’est passionnant, avec un enjeu considérable, car on n’est pas à l’abri d’un deuxième tour catastrophique entre Le Pen et Mélenchon ! A mes yeux, ce sont deux programmes catastrophiques pour la France sur le plan économique – Mélenchon veut 100 milliards de dépenses supplémentaires – et catastrophique pour l’Europe. En gros, leur victoire condamnerait l’Europe qui ne pourrait résister après le Brexit. Soyons clairs, il n’y a aucune chance que les autres Etats-membres lui accordent ce qu’il demande. De plus, ce duel est le seul qui donnerait une chance à Le Pen d’arriver à l’Elysée. Ce serait un second tour cauchemardesque. Le plus honorable scénario serait un duel Macron-Fillon.

© Dorian de Meeûs

Pourquoi soutenez-vous Emmanuel Macron ?

Car il ne propose pas une politique de droite ou de gauche, mais une politique de droite ET de gauche. Cela fait des années que je plaide – avec d’autres philosophes - pour une union nationale provisoire permettant de faire passer plusieurs réformes difficiles mais absolument nécessaires. Macron, j’ai l’impression qu’il pourrait faire l’union nationale à lui tout seul. Ce serait extraordinaire qu’il parvienne à réussir ce défi. Il a eu beaucoup de chance que Juppé et Valls soient battus et que Fillon s’enlise dans les affaires ! Le rassemblement de la droite et de la gauche pourrait débloquer la France. De plus, il est europhile.

Les 11 candidats officiels les uns à côté des autres donnaient tout de même l’image d’une France anti-européenne, radicale, renfermée sur elle-même et parfois même raciste. Bref, le contraire de votre idéal.

Cette image est une catastrophe. La France ne va pas bien – et je ne pense pas que la Wallonie aille beaucoup mieux – et on a la campagne électorale qu’on mérite. Il est affligeant que sur 11 candidats, il y ait 9 eurosceptiques ou europhobes. Seul Macron est europhile dans cette campagne, ce qui est inouï, car la construction européenne est un combat essentiel. Il fait figure de favori alors que personne ne connaissait son nom il y a 4 ans, c’est tout de même un exploit. Ce serait la première fois depuis le Général de Gaulle que l’élection consacre la rencontre d’un homme (sans parti) et un peuple.

En tant qu’homme de gauche, quand vous observez la montée du Front national depuis des années sur le thème de l’immigration, ne pensez-vous pas que la gauche a délaissé ce thème qui est pourtant considéré comme important par une partie de la population ?

Évidemment. L’avenir du politiquement correct, c’est le triomphe du populisme ! A force de ne pas vouloir aborder les sujets qui fâchent, on finit par accorder une prime invraisemblable aux seuls qui osent en parler vraiment. Il est ridicule, moralement condamnable et bête de dire que l’immigration est la source de tous nos maux. L’immigration zéro n’est ni possible ni souhaitable pour la France. En revanche, quand des Français dénoncent une immigration trop nombreuse et culturellement tellement différente de nos coutumes (droits des femmes), de quel droit va-t-on leur dire qu’ils ont tort ?

Vous avez déjà évoqué le "problème de l’immigration"…

Lorsque je l’ai fait, la journaliste à qui je répondais pensait à un dérapage. Mais évidemment que l’immigration peut être qualifiée de ‘problème’. C’est aussi une ressource ! Mais chaque ressource représente une part de problèmes… Dans certains quartiers, les gens ont le sentiment de ne plus être "chez eux". "On ne se sent plus en France", "Trop de pressions sur les femmes", "vêtements différents des nôtres"… La gauche a eu tort de ne pas reconnaître le problème. Pire, on accusait de racisme le premier qui évoquait un malaise.

Comment agir sans passer d’un extrême à l’autre ?

L’immigration zéro n’a aucun sens, je l’ai dit. On peut parler d’identité nationale sans tomber dans la xénophobie ou le racisme ! Claude Lévi-Strauss, qui ne peut être suspecté de racisme, disait : "Si on appelle racisme la tentative d’une culture de se préserver et de se défendre… alors toute culture est raciste par définition, car elle n’existerait pas autrement". Pendant des décennies, la France en général et la gauche en particulier ont abandonné au FN le monopole invraisemblable de la défense de l’identité française.

Le FN a ainsi pu surfer sans nuance sur ce thème ?

C’est le plus beau cadeau qu’on ait pu faire à l’extrême droite. Le débat des idées avance enfin, mais cela reste une vraie difficulté. La preuve, le président Sarkozy en avait fait une compétence du ministère de l’Intérieur, alors que la défense de l’identité française est évidemment à la charge de tous les individus et non du gouvernement. Il faut cesser de culpabiliser ceux qui tentent de défendre une certaine façon de vivre, le féminisme ou la laïcité. Ce n’est pas de la xénophobie, mais il ne faut pas non plus en faire une tâche de l’Etat. Ce dernier doit simplement assurer le respect des lois. Il n’y a rien de plus républicain comme vision.

Entretien: Dorian de Meeûs


André Comte-Sponville intervenait ce 21 avril dans le programme de formation pour adultes de Solvay: "Executive Programme en Management et Philosophies". Ce programme recommence en novembre 2017. Plus d'infos: www.solvay.edu/philo<http://www.solvay.edu/philo> - Contact: Flore Dargent - flore.dargent@solvay.edu flore.dargent@solvay.edu> - 02 650 66 90.


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