International Le parquet militaire enquête sur les échauffourées du 10 août dernier.

"Des gens gazés, repoussés par les forces de l’ordre, couraient. On suffoquait. Des personnes s’effondraient. Des mères portaient des enfants, les yeux en larmes ou évanouis, sous l’effet du gaz." La voix de Ramona Strugariu, une des organisatrices de la manifestation des expatriés roumains contre la corruption qui ronge leur pays, tremble encore lorsqu’elle évoque les scènes de ce 10 août, à Bucarest. Une semaine plus tard, à l’image de dizaines de milliers de protestataires, elle s’interroge et exige des réponses : comment une "manifestation pacifique" a-t-elle pu laisser place à "une scène de guerre civile", où gaz lacrymogènes et canons à eau ont été utilisés par les forces de l’ordre pour disperser 80 000 personnes ? Une semaine plus tard, la Roumanie tente encore de décortiquer, à froid, ces violences inédites, dont le bilan s’élève à 450 blessés.

1 Quelle était l’attitude des manifestants ?

Le pays n’en est pas à sa première manifestation, les tentatives du gouvernement social-démocrate de museler la justice ayant rempli les rues plusieurs fois en deux ans de chaos politique. Mais la gauche ne démord pas, votant en juin dernier un nouveau Code pénal controversé. Cerise sur le gâteau : en juillet, Laura Kodruta Covesi, cheffe du parquet anticorruption et cauchemar des politiciens corrompus, a été limogée.

Des Roumains des quatre coins du monde s’étaient donc à leur tour donné rendez-vous sur la symbolique place de la Victoire pour crier leur colère contre ce qui les a fait partir : la corruption institutionnalisée qui gangrène le pays. Entre 3 et 5 millions de Roumains ont émigré en Occident et envoient à leur famille environ 5 milliards d’euros par an. Cette diaspora massive a voulu avoir son mot à dire face à la dérive du gouvernement roumain, ce qui lui a valu d’être traînée dans la boue, qualifiée de mélange "de voleurs et de putes", par des personnalités et des médias proches du Parti social-démocrate (PSD).

"La haine contre la diaspora existe depuis les années 90. Avec l’idée que ces Roumains n’ont pas souffert avec les autres pendant l’époque du communisme, qu’ils ont vécu confortablement en Occident. Aujourd’hui, la diaspora, qui reste impliquée politiquement, est l’ennemi du PSD, un parti avec une orientation profondément populiste, nationaliste, antidémocratique", analyse le sociologue Cristian Pirvulescu. La manifestation de ce 10 août se voulait donc justement "un message civique puissant, d’une Roumanie belle, européenne, équilibrée, pacifique, calme ", assure Mme Strugariu.

Matei Barbulescu, journaliste roumain présent sur les lieux, relate toutefois un sentiment de frustration. "J’ai vu des gens normaux, qui ressemblaient à mes parents, non pas à des hooligans, tellement remontés, indignés, énervés par les abus qu’ils observent depuis deux ans. Des citoyens lambda ont atteint leurs limites."

2 Pourquoi les gendarmes ont-ils fait usage de la force ?

Reste que les violences envers les policiers ont été perpétrées par un groupe minoritaire de hooligans - comme l’a reconnu le Parti social-démocrate lui-même. "Nous sommes intervenus graduellement, en fonction des violences", déclarait toutefois le porte-parole de la gendarmerie, le lendemain des événements. Même son de cloche du côté du PSD, qui défend bec et ongles l’intervention des forces de l’ordre. Les sociaux-démocrates sont allés jusqu’à accuser le président Klaus Iohannis (centre droit) d’être "le sponsor politique de la violence et des manifestations extrémistes", lorsque celui-ci a dénoncé une "intervention brutale" des forces de l’ordre.

Mais, si la présence des agitateurs a attisé les tensions, les personnes présentes sur place sont unanimes : "L’usage de la force a été totalement disproportionné", insiste M. Barbulescu. Mme Strugariu note que "les gendarmes n’ont pas essayé d’isoler et d’extraire de la place ce groupe délimité d’individus violents". Au contraire, explique M. Barbulescu, "ils lançaient des grenades de gaz lacrymogène dans la foule de manière complètement aléatoire. Des gendarmes tabassaient des gens calmes, qui n’avaient rien à voir avec les violences".

Trois touristes israéliens ont été battus et plusieurs journalistes roumains, mais aussi autrichiens, ont été attaqués par les policiers. "J’étais en train de filmer, lorsqu’un monsieur en blanc (identifié plus tard comme étant Catalin-Razvan Paraschiv, commandant de la brigade spéciale d’intervention, et surnommé par certains médias comme "le boucher de Roumains de la place de la Victoire", NdlR) a pris mon téléphone et m’a emmené vers les gendarmes, où j’ai reçu des coups. J’ai essayé de récupérer mon téléphone, mais un gendarme l’a écrasé sous mes yeux", nous explique Robert Mihailescu, journaliste pour "Hotnews".

3 Comment faire la lumière sur ces violences ?

Lundi dernier, le parquet militaire roumain a donc ouvert une enquête sur les violences commises contre des manifestants. "Jusqu’ici nous avons reçu une trentaine de plaintes et mes collègues sont en train d’auditionner des personnes blessées", a déclaré le procureur Ionel Corbu.

D’aucuns s’interrogent même sur la composition du gaz lacrymogène utilisé le 10 août, des dizaines de personnes se présentant depuis chaque jour dans les hôpitaux avec de la fièvre et des douleurs aux voies respiratoires. Est pointée également la diffusion de fausses informations sur les canaux de communication internes à la gendarmerie. "Les policiers ont été informés qu’une de leurs collègues se trouverait dans le coma et que deux autres seraient morts. Je suppose que cela les a rendus plus agressifs. Et cela se comprend. Vous vous imaginez ce qui serait arrivé si j’avais annoncé la mort de cinq manifestants ?", relate M. Mihailescu.

Ce 10 août aura en tout cas soulevé des dysfonctionnements profonds de la gendarmerie roumaine, accusée de faire le jeu d’une majorité politique déterminée à délégitimer et intimider ses opposants. Après avoir assisté aux violences de vendredi dernier, M. Barbulescu est arrivé à la conclusion "que cette institution est utilisée comme un outil de répression pour défendre les politiciens corrompus de l’indignation des protestataires".

Le sociologue Cristian Pirvulescu observe quant à lui que "la stratégie du PSD était de déplacer l’attention du problème de la corruption vers celui de la violence des manifestants. Et l’usage de gaz lacrymogènes faisait pleinement partie de cette stratégie. Nous assistons à une dérive incroyable du régime en Roumanie. Mais avec ces images de gens gazés, le PSD n’a pas gagné, comme il l’espérait, la guerre de la communication, encore moins sur le plan international."