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Un brusque retour à la réalité
ANNICK HOVINE
Mis en ligne le 24/03/2003
ÉCLAIRAGE
Des chars dans le désert. Des colonnes de fumée noire au-dessus de Bagdad. Des éclairs verts dans la nuit. Des porte-avions en mouvement. C'étaient les seules - maigres - images du conflit en Irak. Pas de bataille, pas de combat et donc pas de blessés, pas de victimes. Jusqu'ici, la guerre américano-britannique était technologique, militaire, aseptisée; elle n'avait pas de visage.
La diffusion, dimanche, par la télévision qatariote Al-Jazira - relayée par les chaînes européennes - d'images de soldats américains tués et de prisonniers terrorisés entre les mains de militaires irakiens a brusquement changé la donne.
«Ces images sont en parfait décalage avec ce qu'on nous montrait depuis des mois: le déploiement de porte-avions, de chars... Jusqu'alors, quand on voyait le «facteur humain», il avait la parfaite maîtrise: les soldats américains expliquaient combien ils étaient motivés, entraînés, prêts à partir au combat», analyse François Heinderyckx, qui enseigne la sociologie des médias et la communication politique à l'ULB. «Tout à coup, voilà l'autre face de l'aspect humain: la détresse, la panique... à l'opposé radical du soldat sûr de lui et sans peur. Les expressions sur les visages des prisonniers étaient absolument stupéfiantes.»
«Il fallait les montrer»
Statistiquement, cet événement reste très marginal: quand on sait que 200000 soldats américains sont déployés en Irak, cela n'a rien de surprenant que quelques dizaines d'entre eux se fassent tuer, continue Heinderyckx. «Mais ces images marquent un retour à la réalité: la guerre, qui était édulcorée, est maintenant réincarnée.» Dans ce sens, pour permettre au public de comprendre la portée exacte des événements qui se déroulent en Irak, il fallait les montrer, insiste Heinderyckx.
Ces premières images «signifiantes» ont fait basculer une guerre virtuelle et technologique en «vraie guerre qui tue». «C'est presque du pain bénit pour les télévisions. Depuis une semaine, on voyait des gros plans sur un pont de Bagdad, qui ne disent rien, et des éclairs dans le ciel. Et là, il y a subitement des images fortes, dures, tragiques», observe à son tour Marc Lits, directeur de l'Observatoire du récit médiatique (ORM) de l'UCL. «De ce point de vue-là, il fallait les montrer», estime-t-il également: «Cela expose au moins qu'une guerre propre est un leurre, que ce terme est scandaleux. Ce n'est plus un jeu vidéo, ce n'est pas un conflit virtuel: il y a des morts, des blessés, des prisonniers. Si c'est la guerre, autant qu'on la montre et qu'on sorte de l'hypocrisie.»
«Inévitable»
Pour François Heinderyckx (ULB), il était «inévitable» que de telles images parviennent sur les écrans de télévision. En comparaison avec la première guerre du Golfe, en 1991, l'information est aujourd'hui beaucoup moins contrôlée, poursuit l'enseignant de l'ULB. Parce qu'il y a beaucoup plus de journalistes présents sur le terrain et appartenant à des tendances très diversifiées; parce qu'il n'y a pas d'adhésion unanime à l'offensive armée en Irak.
Autre différence avec 1991: l'esprit critique s'est affûté dans les médias, relève Marc Lits (UCL). «Les journalistes avaient été emportés dans l'effet CNN pendant la première guerre du Golfe: l'illusion du direct, de couvrir la guerre et de tout montrer, alors qu'en fait on n'a rien vu ou presque! Les journalistes font aujourd'hui preuve de beaucoup de prudence; ils se mettent en scène et exhibent leur dispositif. On dit au public: on sait que ce qu'on vous montre est suspect de manipulation.»
François Heinderyckx estime lui aussi qu'il faut mettre ce point au crédit des journalistes: «Un certain nombre de leçons ont été tirées de la guerre de 1991 mais aussi de la Tchétchénie, de l'Afghanistan... Ils n'ont pas toujours le moyen de vérifier l'information parce que tout va très vite, mais au moins ils utilisent le conditionnel.»
© La Libre Belgique 2003
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