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«Oussama Ben Laden ne suffit pas»

PAR FRANÇOIS BURGAT

Mis en ligne le 13/09/2001

Le politologue François Burgat exprime le sentiment de populations du Proche-Orient qui se sentent victimes de la violence qui résulte de la politique étrangère des Etats-Unis

OPINION

POLITOLOGUE, CHERCHEUR AU CNRS

Dans l'hypothèse où la piste moyen-orientale devrait se confirmer, il manque aux analyses que nous proposent depuis vingt-quatre heures les chaînes de télévision occidentales, une composante essentielle. A bien des auditeurs du Proche-Orient, la dénonciation pourtant si légitime de l'horreur qui a frappé les Etats-Unis apparaît comme quelque peu surréaliste tant elle nie en effet à peu près totalement la violence qui résulte, pour des millions d'Irakiens, de Palestiniens ou de Saoudiens, de la politique étrangère des Etats-Unis dans la région.

En Palestine, cette machine à broyer des destins humains opère par intransigeance israélienne interposée. En Irak, elle procède plus directement, par les armes, mois après mois, année après année, du fait d'un embargo aussi maniaque qu'interminable. Les pertes humaines consécutives à cette inexorable asphyxie de la société irakienne, celles aussi qui résultent du gel de toute dynamique de démocratisation auquel contribue cet embargo, c'est par centaines de milliers qu'on les dénombre aujourd'hui. Ces adultes ou ces enfants sont à tout le moins tout aussi innocents que les travailleurs du WTC, voire plus innocents encore que les officiers du Pentagone ou que les marins du destroyer «Cole». Dans la Péninsule arabique, comme dans un certain nombre d'autres Etats de la région, la violence américaine opère sous couvert de la protection de vieilles dictatures pétrolières. Le deal est quasi mafieux: des régimes corrompus et discrédités achètent (par d'énormes commandes d'armement ou par la surproduction qui conduit à la baisse des cours de leur pétrole) la protection de la grande démocratie américaine !

Une formule magique suffit pourtant à gommer ces évidences: les coupables sont «islamistes» !

Il convient seulement de faire appel à des experts (autoproclamés) en «criminologie» pour obtenir l'explication des tensions qui affectent nos relations avec toute une partie du monde. Peu importe que, de la langue à la culture en passant par l'histoire de ces sociétés, ces curieux experts ignorent à peu près tout. L'inusable référence à l'islamisme suffira à pallier leur ignorance des motifs effectifs de la montée de la violence. Quand prendra-t-on enfin le temps de dire que le Front de libération de la Palestine est peuplé de vieux gauchistes, que le Fatah d'Arafat a toujours été le concurrent politique des islamistes, que la résistance palestinienne compte de nombreux chrétiens de tous rites, (ou que le pape copte égyptien Chenouda a cautionné en leur temps les attentats suicides du Hamas), que dans les années'70, le régime irakien a fait fortune dans les chancelleries occidentales grâce à sa laïcité supposée etc. ? Et - last but not least - pourquoi ne pas rappeler aussi que la plus meurtrière des bombes ayant jamais explosé au Proche-Orient (91 morts à l'hôtel King David de Jérusalem en 1947) avait été déposée par les futurs dirigeants de l'Etat d'Israël ?

D'un bout à l'autre du Proche-Orient, l'islamisme n'est pourtant rien d'autre, très circonstantiellement, que le langage politique dominant d'une génération: c'est son vocabulaire qui exprime souvent aujourd'hui les exigences, démesurées et injustifiées parfois, légitimes et rationnelles dans d'autre cas, de toute une partie du monde.

Les détournements d'avion sur Cuba ont cessé, déclarait un commandant de bord appelé à commenter les attentats, lorsque le problème politique cubain a été traité. Sage perspective d'analyse. Plutôt que de nous voiler la face derrière de fausses explications culturalistes, que l'on veuille bien, pour nous protéger des apocalypses à venir, répondre avec réalisme aux violences, aux détresses et autres incompréhensions dont nous assumons souvent - passivement ou activement - une bonne part de responsabilité. L'Occident aux pieds d'argile (où des milliers de bombes volantes survolent des mégapoles d'une exceptionnelle densité) reçoit des coups et chacun de nous doit se préoccuper de la terrible escalade de leur efficacité. Cette contre-offensive se doit d'être soigneusement pensée: il en va de notre avenir et de celui de nos enfants. Alors de grâce, que l'on veuille bien, à l'heure des «explications» faire taire nos tripes et autoriser nos cerveaux à reprendre leur rang dans l'analyse.

© La Libre Belgique 2001

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